Publier sous lOccupation I. Autour du cas de Jacques Feldbau et de lAcademie des sciences
This is an article on mathematical publishing during the German occupation of France. Looking at the cases of four of them and especially at the case of Jacques Feldbau (one of the founders of the theory of fibre bundles), we investigate the way cens…
Authors: ** 논문 저자는 명시되지 않았으며, 본 요약은 제공된 초록·본문을 기반으로 작성되었습니다. (원문에 저자 정보가 포함되지 않음) **
PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION I. A UTOUR DU CAS DE JA CQUES FELDBA U ET DE L’A CAD ´ EMIE DES SCIENCES p ar Mic h ` ele Audin R ´ esum ´ e. C’est un article sur les publications math ´ ematiques p endan t l’Occupation (1940–44). ` A trav ers les cas de quatre d’entre eux, et surtout de celui de Jacques F eldbau (un des fondateurs de la th ´ eorie des fibr ´ es, mort en d´ ep ortation), nous ´ etudions la fa¸ con dont la censure a frapp ´ e les math´ ematiciens fran¸ cais d ´ efinis comme juifs par le « Statut des juifs » d’o ctobre 1940 et les strat´ egies de publication que ceux-ci ont alors utilis ´ ees (pseudon ymes, plis cac het ´ es, journaux provinciaux...) La mani` ere don t les « lois en vigueur » ont ´ et´ e (ou n’on t pas ´ et´ e) discut´ ees et appliqu´ ees ` a l’Acad ´ emie des sciences est ´ egalement ´ etudi´ ee. A bstr act. This is an article on mathematical publishing during the German Occupation of F rance (1940–44). Looking at the cases of four of them and espe- cially at the case of Jacques F eldbau (one of the founders of the theory of fibre bundles, dead in dep ortation), we inv estigate the w ay censorship struck the F rench mathematicians who w ere declared jewish by the “Statut des juifs”of o ctob er 1940, and the strategies these mathematicians then developed (fak e names, selled env elopes, provincial journals...). The wa y the Vich y laws hav e b een (or hav e not b een) discussed and applied at the Acad´ emie des sciences is in vestigated as w ell. Classific ation math´ ematique p ar sujets (2000) . 01A60, 57RXX. Mots clefs. publications, censure, deuxi` eme guerre mondiale, Acad´ emie des sciences, fibr´ es, homotopie. Mic h` ele Audin, Institut de Recherc he math´ ematique av anc´ ee, Universit ´ e Louis Pasteur et CNRS, 7 rue Ren´ e Descartes, 67084 Strasb ourg Cedex, F rance. 2 MICH ` ELE AUDIN In tro duction L’ob jet de cet article est d’ ´ etudier, autour du cas du topologue Jacques F eldbau, la mani` ere dont les math ´ ematiciens fran¸ cais juifs (c’est-` a-dire d´ efinis comme tels par le « Statut des juifs » du 3 o ctobre 1940) ont pu — ou n’on t pas pu — publier les r´ esultats de leurs recherc hes dans les journaux sp´ ecialis´ es p endan t la p´ erio de de l’Occupation allemande (1940–1944). Les contextes. Le con texte pour les math ´ ematiques est celui de l’ ´ elaboration dans les ann ´ ees 1930 et 1940, des fondements d’un group e de sous-disciplines que l’on app elle aujourd’h ui la top ologie (g´ en´ erale, alg ´ ebrique, diff´ erentielle) et la g´ eom´ etrie (diff´ erentielle) et en particulier de la participation ` a cette ´ elaboration de math ´ ematiciens fran¸ cais (de la descendance d’ ´ Elie Cartan), Ehresmann et F eldbau notamment. Le contexte historique g´ en´ eral, dont ce con texte math´ ematique est indisso- ciable, est celui de l’Occupation allemande et du r´ egime de Vic hy . Rapp elons que le territoire fran¸ cais est en ma jorit ´ e occup´ e par les troup es allemandes ` a partir de l’armistice du 22 juin 1940 (il le sera compl ` etemen t apr` es le 11 no vem bre 1942) ; le pa ys (priv ´ e de l’Alsace et de la Moselle) est administr ´ e depuis Vich y par le gouvernemen t de l’ « ´ Etat fran¸ cais » dirig ´ e par Philipp e P ´ etain — l’Allemagne exer¸ can t de surcro ˆ ıt ses droits de puissance o ccupante dans la zone o ccup´ ee. On le sait, cet « ´ Etat fran¸ cais » a tr` es rapidement et largement an ticip´ e et dev anc´ e les d ´ esirs des o ccupants, notamment, p our ce qui nous concerne ici, en promulguan t, d` es le 3 o ctobre 1940, une s´ erie de d´ ecrets rassem bl´ es sous le titre de « Statut des juifs » . Le cadre g ´ en´ eral des effets de la p olitique de Vich y , et en particulier de ces d ´ ecrets, sur l’Univ ersit´ e est bien d´ ecrit et ´ etudi´ e dans les trav aux pr´ ecurseurs de Claude Singer, notammen t dans son livre [1992] et dans son article [1994]. On sait aussi que cet an tis ´ emitisme fran¸ cais officiel s’est d ´ ev elopp´ e et ren- forc ´ e, des d´ ecrets du 3 o ctobre 1940 ` a celui du 6 juin 1942, en passan t par la loi du 2 juin 1941 et l’´ etablissement d’un fichier des juifs, allant d’une logique d’exclusion des juifs ` a la logique d’extermination (1) qui lui a fait rafler les F ran¸ cais juifs apr` es les juifs d’origines ´ etrang` ere p our les regroup er dans des camps comme celui de Drancy a v ant de les ac heminer v ers les camps d’extermi- nation nazis — ce sera notamment le sort de Jacques F eldbau, math´ ematicien fran¸ cais juif mort en d ´ ep ortation. En ce qui concerne les publications scientifiques, le statut des juifs du 3 o ctobre 1940, dans son article 5, stipule : (1) Comme le dit l’historien Denis Pesc hanski dans l’in tro duction de [Sabbagh 2002]. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 3 Les juifs ne p ourront, sans condition ni r´ eserve, exercer l’une quelconque des professions suiv an tes : Directeurs, g ´ erants, r ´ edacteurs de journaux, revues, agences ou p´ erio diques, ` a l’ex- ception de publications de caract ` ere strictemen t scientifique. [...] La m ˆ eme exception (qui semble tol ´ erer que les scientifiques juifs publien t leurs articles) figure encore dans le statut modifi´ e du 2 juin 1941 (toujours l’ar- ticle 5) (2) : Son t interdites aux juifs les professions ci-apr` es : Banquier, c hangeur, d´ emarcheur ; [...] ´ Editeur, directeur, g´ erant, administrateur, r ´ edacteur, mˆ eme au titre de corresp ondan t lo cal, de journaux ou d’´ ecrits p ´ erio diques, ` a l’exception des publications de caract ` ere stric- temen t scientifique ou confessionnel ; [...] Il sem blerait donc qu’un scien tifique, mˆ eme r´ eput´ e juif, puisse con tinuer, d’apr ` es la loi fran¸ caise, ` a publier. La r ´ ealit ´ e, nous allons le voir, est assez diff ´ erente. Beaucoup de journaux scientifiques sont publi´ es ` a Paris, c’est aussi l` a que si ` ege l’Acad ´ emie des sciences, en zone o ccup ´ ee, donc. Et il y a une censure allemande p endan t l’Occupation, il y a aussi des in terdits sur les pu- blications et, en coh ´ erence av ec la p olitique de l’ « ´ Etat fran¸ cais » , dev an¸ cant les demandes allemandes comme pour le statut des juifs, il y a des scien tifiques fran¸ cais qui particip ent ` a cette censure. Une note apparaissan t dans la th ` ese [1999] de Mic hel Pinault (mais pas dans le livre [2000] qui en est tir´ e) ´ evoque le rˆ ole jou´ e par Ernest F ourneau (3) , un mem bre de l’Acad ´ emie de m´ edecine, qui dirigeait l’Institut P asteur et ` a qui les autorit ´ es allemandes a v aient donn´ e tout p ouv oir sur les publications scien tifiques. Les conditions dans lesquelles les Allemands confient ` a F our- neau la responsabilit´ e de donner, en leur nom, l’autorisation de para ˆ ıtre aux publications scientifiques, ne son t pas claires. Elles r ´ esulten t probablement de F ourneau lui-mˆ eme qui leur aurait offert ses services. [Pinault 1999] Et il cite une lettre du mbf (4) adress ´ ee ` a F ourneau, le 28 no v embre 1940 : ` A la suite de notre en tretien du 26 courant, j’ai l’honneur de vous informer de ce qui suit : 1) Pour le r` eglement int ´ erieur (2) Journal officiel , 14 juin 1941, p. 2475. (3) Le chimiste Ernest F ourneau (1872–1949) a ´ et ´ e pr ´ esiden t du Comit´ e consultatif de la litt ´ erature et de la do cumentation scientifiques du Group ement de la presse p´ erio dique de 1942 ` a 1944. Il a eu quelques ennuis (de courte dur´ ee) ` a la Lib´ eration. (4) Le sigle mbf d ´ esigne le Milit¨ arb efehlshab er in F r ankr eich , l’autorit ´ e d’o ccupation militaire. 4 MICH ` ELE AUDIN de la Vie universitaire fran¸ caise, seules les lois de v otre Gou- v ernement son t v alables. Il en est donc ainsi ´ egalement p our la question juiv e. 2) Il est ´ evident que, dans le sens de la collab o- ration sinc` erement recherc h ´ ee par nous, nous serions heureux si les sav ants fran¸ cais allaient d´ ej` a plus loin que les premi ` eres lois de Vic h y sur les juifs et s’attaquaien t au probl ` eme d’ ´ epurer leur profession des juifs qui en font partie. 3) Sans vouloir v ous donner des directives ` a ce sujet, nous consid´ ererions a vec plai- sir, et com me allan t de soi, qu’aucun juif ne nous soit pr´ esent ´ e dans les organes repr ´ esentatifs de votre profession qui, pour une raison quelconque, doiv en t collaborer av ec les autorit ´ es d’o ccu- pation, c’est-` a-dire dans les comit ´ es qui, par exemple, traitent a vec nous des questions relatives ` a la censure des publications et bro ch ures scientifiques. De mˆ eme nous pensons qu’il v a de soi que, dans vos publications et broch ures scientifiques, aucun juif ne paraisse sur la couverture. V ous jugerez naturellemen t v ous- m ˆ eme p endant com bien de temps vous croy ez ne pas p ouv oir v ous passer de la collab oration de coll ` egues juifs, mais il nous sem ble qu’une adaptation la plus rapide p ossible ` a l’exemple al- lemand est parfaitement p ossible d’apr` es les exp´ eriences faites c hez nous. [Lettre du mbf – Pr op aganda Abteilung , R´ ef. Schriff- ten Pgb Nr 01166/40, adress ´ ee ` a « monsieur le professeur F our- neau » et sign´ ee : Sc hulz, le 28 nov embre 1940), cit´ ee dans [Pi- nault 1999].] La probl´ ematique. La probl´ ematique envisag ´ ee dans cet article est double : – d’une part, quel a ´ et ´ e l’effet de ce con texte p olitique sur l’histoire de la mise en place des outils fondamen taux de la top ologie, – d’autre part, commen t les institutions se sont accommo d´ ees (5) des lois en vigueur p our emp ˆ echer les math´ ematiciens relev an t des diff´ erents statuts des juifs de publier, et quelles strat ´ egies ceux-ci on t d´ evelopp ´ ees p our faire conna ˆ ıtre leurs tra v aux. Les math ´ ematiciens concern ´ es. Plusieurs math ´ ematiciens menac´ es par les disp ositifs an tis ´ emites de Vich y que nous v enons d’´ ev o quer on t quitt ´ e la F rance et pass´ e la plus grande partie de la p´ erio de de l’Occupation aux ´ Etats- Unis (Hadamard, Mandelbro jt, W eil...) et ils on t naturellemen t publi´ e dans les journaux sp´ ecialis´ es am´ ericains. Il n’en sera donc pas question ici. Mon p oin t de d´ epart a ´ et´ e le trav ail math ´ ematique du top ologue Jacques F eldbau. Ce trav ail, dont le conten u est imp ortant p our l’histoire de la top o- logie, a ´ et ´ e publi´ e d’une mani` ere totalement anormale, une anormalit ´ e li ´ ee ` a plusieurs titres aux questions p os´ ees ci-dessus : une notion fondamentale de la (5) V oir la note 10. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 5 th ´ eorie (celle de fibr´ e asso ci ´ e) est publi´ ee sans qu’il apparaisse en ˆ etre auteur, une autre notion imp ortante (le pro duit de Whitehead) para ˆ ıt dans un article treize ans apr ` es sa mort — et plus de quinze ans apr ` es a v oir ´ et´ e d ´ efini par Whitehead —, deux de ses articles sont publi´ es sous un pseudon yme... Il ´ etait tentan t d’essay er de sa voir si d’autres math ´ ematiciens av aient v´ ecu des exp´ eriences analogues. J’ai recens´ e les cas de Blo ch, Sch w artz et P aul L´ evy . Andr ´ e Blo ch a lui aussi publi´ e sous (deux) pseudonyme(s). La diserte auto- biographie [Sch w artz 1997] (6) de Laurent Sch w artz est malheureusement tr` es impr ´ ecise sur la mani ` ere dont son auteur a publi´ e p endant l’Occupation, nous v errons qu’il a trouv´ e un ´ editeur et mˆ eme un journal p our l’accueillir. La cor- resp ondance [L ´ evy & F r´ echet 2004] en tre P aul L ´ evy et Maurice F r ´ echet donne, elle, de pr´ ecieuses informations sur le contexte tout en mon tran t ` a quel point P aul L´ evy (7) ´ etait attentif aux questions de priorit´ e. On le sait, il publiait vite (souv ent trop vite) et b eaucoup, sa strat ´ egie en mati` ere de publications ´ etait donc ` a ´ etudier. J’ ´ ev o querai aussi bri ` evemen t le cas de F ´ elix P ollaczek, qui ´ etait d ´ ej` a install´ e en F rance et y a v ´ ecu cette p´ erio de mais sur lequel j’ai tr` es p eu d’information (v oir [Cohen 1981]). F eldbau, Blo c h, Sch w artz, L´ evy et Pollaczek, p ourquoi s’arrˆ eter l` a ? La r ´ ep onse est simple : ` a part Marie-H´ el` ene Sch w artz (qui n’a publi ´ e qu’une note aux Comptes r endus pendant l’Occupation), je connais p eu d’autres exemples de math ´ ematiciens viv an t en F rance, atteints par les lois antis ´ emites, et pu- blian t p endan t cette p´ erio de (8) . Il n’est d’ailleurs pas tr` es ´ etonnant que cette courte liste contienne deux math ´ ematiciens en tout d ´ ebut de carri ` ere et donc inconn us (F eldbau et Sc h w artz) ainsi qu’un math ´ ematicien enferm ´ e dans un hˆ opital psychiatrique (Blo ch) : il n’y aurait eu aucune raison, resp ectiv emen t (6) Puisqu’il est question d’autobiographies, t´ emoignages de leurs auteurs sur cette ´ ep o que, on sait que les souvenirs [W eil 1991] de W eil ne donnent aucune information pertinente pour le sujet ´ etudi´ e ici. Le dernier article publi ´ e par W eil en F rance est une c´ el` ebre note aux Comptes r endus [W eil 1940] (voir [W eil 1979, p. 546] et [W eil 1991, p. 153]) qui date du 22 a vril 1940, av ant l’Occupation, donc. Apr` es diverses tribulations (dont il rend compte dans son « ballet-b ouffe » ), il quitte la F rance pour les ´ Etats-Unis d` es janvier 1941 [W eil 1991, p. 180]. (7) Une p ersonnalit´ e attac hante don t la biographie est bien do cument ´ ee (v oir notam- men t [Sch w artz 1988 ; L´ evy & F r ´ echet 2004 ; L´ evy 1970]). (8) Il est imp ossible de sav oir si ceux qui n’ont pas publi ´ e pendant cette p ´ eriode ne trav aillaien t plus, pour une raison ou pour une autre, ou on t appliqu´ e une auto-censure. On p eut p enser par exemple ` a Ayzyk Gorn y , math´ ematicien d’origine polonaise et ´ el ` ev e de Mandelbro jt, qui s’est trouv ´ e ` a Clermont-F errand comme Sch w artz et F eldbau, dans des conditions d’existence pr ´ ecaires (d’apr` es [Sch w artz 1997, p 157]) et qui a ´ et´ e d´ ep ort´ e, comme « juif ´ etranger » , dans le conv oi 37 le 25 septembre 1942 et est mort ` a Ausch witz (voir [Couty et al. 1995]), mais ses derniers articles publi´ es l’on t ´ et ´ e en 1939, assez longtemps donc av ant l’Occupation et le Statut des juifs. 6 MICH ` ELE AUDIN aucun moy en, de les inviter aux ´ Etats-Unis. Quant ` a Paul L´ evy , sa corresp on- dance montr e ` a quel p oin t il ´ etait p eu conscient des dangers qu’il courait. Une pr´ ec aution. Les disp ositifs an tis ´ emites dont les math´ ematiciens men- tionn ´ es ici ont ´ et´ e victimes ` a des degr´ es div ers excluaient des F ran¸ cais qu’eux- m ˆ emes avaient d ´ efinis c omme juifs (9) . C’est le cas des cinq math ´ ematiciens don t il est question ici (comme Sc hw artz l’explique tr ` es bien dans son livre [1997]). Pour cette raison ou p our une autre, les institutions ou les coll ` egues r´ edacteurs qui d´ ecidaient de publier ou de ne pas publier leurs tra v aux les consid´ eraient comme juifs. Il n’y a v ait pas lieu d’en trer ici dans d’autres consid ´ erations. M ´ etho dologie. ` A cette ´ ep o que et m ˆ eme si elle n’en a d ´ ej` a plus l’exclusi- vit ´ e, l’Acad ´ emie des sciences joue encore, ` a tra v ers ses Comptes r endus , un rˆ ole imp ortant de v alidation des r ´ esultats scien tifiques. De plus ses arc hiv es constituen t une source exceptionnellement ric he de renseignements. Cette ins- titution (en tan t que telle) a r´ eussi ` a s’accommoder (10) des lois en vigueur — av ec une prudente discr ´ etion. De m ˆ eme qu’une ´ etude syst ´ ematique des arc hives pertinentes p eut p ermettre d’´ ecrire la « biographie » d’un inconn u destin ´ e ` a rester un parfait anonyme (voir [Corbin 1998]), l’ ´ etude syst ´ ematique de celles de l’Acad ´ emie des sciences p ermet de faire une histoire de l’appli- cation de ces lois, m ˆ eme si, par exemple, l’in terdiction de publier faite aux auteurs juifs n’y est jamais men tionn´ ee en tant que telle (11) . J’ai donc lu toute la corresp ondance re¸ cue (en particulier les manuscrits des notes aux Comptes r endus ) et conserv´ ee dans les p o chettes hebdomadaires des s´ eances (un trav ail ` a la fois fastidieux et passionnant), ainsi que b eaucoup d’autres do cuments disp onibles (12) . Ajoutons que l’Acad´ emie des sciences re¸ coit une corresp on- dance, publie des notes, d’un ´ even tail plus large de scientifiques que les seuls math ´ ematiciens, nous v errons donc d’autan t plus de traces du ph´ enom` ene ´ etudi ´ e. Car, nous le v errons, les traces sont t´ enues, mais elles existent. Il est remarquable que les journaux scien tifiques fran¸ cais (autres que les Comptes r endus ) cit ´ es ici ne sem blent pas a v oir conserv´ e d’archiv es. Il est vrai (9) Journal Officiel , 18 o ctobre 1940, p. 5323. L’article premier stipule : « Est regard´ e comme juif, p our l’application de la pr´ esente loi, toute p ersonne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la mˆ eme race, si son conjoint lui-m ˆ eme est juif » . Une d ´ efinition dont les diverses absurdit ´ es n’auron t ´ echapp ´ e ` a aucun math´ ematicien. (10) J’utilise ici l’utile notion d’ « accommo dement » due ` a Philipp e Burrin [1995]. (11) Absence de mention ne signifie pas que ces mentions auraient ´ et ´ e d´ etruites. Il est clair que rien n’a disparu des p o chettes de s´ eances, qu’aucune page n’a ´ et´ e arrach ´ ee au registre des comit´ es secrets. La chose n’a pas ´ et´ e mentionn ´ ee du tout. Il est vrai aussi que le conten u des dossiers biographiques d´ ep end ´ evidemment de qui a conserv´ e quoi et ` a quelle date — il est donc plus al´ eatoire. (12) Dans un souci de rigueur ´ el ´ emen taire, je cite pr ´ ecis ´ emen t toutes les sources dans le texte. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 7 que la p ´ erio de ´ etait dangereuse et que b eaucoup d’´ ecrits ont ´ et´ e d´ etruits p our des raisons de prudence ´ el´ ementaire... Les renseignemen ts que j’a joute ici ` a prop os de ces journaux viennent donc exclusiv ement de la lecture de sources publi ´ ees (et cit´ ees, elles aussi, dans le texte). Il con vien t de les consid´ erer surtout comme des compl´ ements d’information. Sources. La source principale de ce tra v ail, outre les articles publi ´ es de Jacques F eldbau, d’Andr ´ e Blo c h, de Paul L´ evy , de Laurent Sc h wartz, de F´ elix P ollaczek ou d’autres, est l’ensemble des p ochettes de s ´ eances conserv´ ees aux arc hives de l’Acad´ emie des sciences, accompagn´ e des registres des comit´ es se- crets et des dossiers biographiques de certains acad ´ emiciens. Les corresp ondances de Hasse et de S ¨ uss cit ´ ees bri` evemen t ici son t conserv ´ ees resp ectivemen t aux universit ´ es de G¨ ottingen ( Nachlaß H. Hasse ) et de F reiburg ( Nachlaß W. S¨ uss ). 1. Le cas de Jacques F eldbau (1914–1945) Jacques F eldbau est n ´ e ` a Strasb ourg le 22 octobre 1914, il y a fait ses ´ etudes, ` a l’exception d’une ann´ ee d’auditorat libre ` a l’ ens p our pr ´ eparer l’agr´ egation en 1938. Il a ´ et´ e le premier ´ el ` eve d’Ehresmann (13) . 1.1. La liste de publications de Jacques F eldbau. L’œuvre math´ ema- tique publi ´ ee de Jacques F eldbau n’est constitu ´ ee que d’une trentaine de pages. V oici une liste chronologique des r´ ef´ erences ` a ses articles dans la bibliographie du pr ´ esent texte : [F eldbau 1939], [Ehresmann & F eldbau 1941], [Ehresmann 1941], [Lab oureur 1942], [Lab oureur 1943], [F eldbau 1958–60]. Elle a ´ et ´ e ´ etablie ` a partir des informations con tenues dans Math. R eviews (sous les noms d’au- teurs F eldbau et Lab oureur) et de celles dues ` a Michel Zisman [Zisman 1999]. On remarquera dans cette liste un certain nom bre d’anomalies : – un article, [Ehresmann 1941], don t F eldbau n’est pas auteur, – deux articles, [Lab oureur 1942; 1943], publi ´ es sous un pseudon yme, – les C. R. A c ad. Sci. Paris remplac ´ es par le Bul l. So c. Math. F r anc e , – un article, [F eldbau 1958–60], publi ´ e plus de treize ans apr ` es la mort de son auteur. Un des buts de cette partie est d’expliquer ces anomalies et en particulier p ourquoi cette liste est bien la liste des publications de Jacques F eldbau. 1.2. La top ologie dans les ann´ ees 1930–1950 et les notes de F eldbau. (13) Charles Ehresmann (1905–1979) a soutenu sa th ` ese ` a Paris en 1934. Il a ensuite ´ et´ e nomm´ e ` a Strasb ourg. C’est un des inv enteurs de la g´ eom´ etrie diff´ erentielle et un des fondateurs du group e Bourbaki. 8 MICH ` ELE AUDIN 1.2.1. Sur la classific ation des esp ac es fibr´ es. La premi` ere note [1939] de Jacques F eldbau (pr´ esent ´ ee par ´ Elie Cartan (14) ` a la s´ eance du 15 mai 1939, mais parue dans le fascicule du 22 mai) particip e au tout d´ ebut de la th ´ eorie des fibr ´ es. Il faut comprendre en effet que c’est ` a cette ´ ep o que que l’on in- ventait les espaces fibr´ es, et que c’est ` a cette inv en tion que F eldbau contribue dans cette note, ce dont t´ emoigne la premi ` ere phrase : Les espaces fibr ´ es ont ´ et´ e introduits par M. Seifert dans le cas de v ari´ et´ es ` a 3 dimensions et de fibres circulaires. M. Whit- ney (15) a ´ etudi´ e certains espaces fibr´ es par des sph ` eres. Nous nous prop osons d’ ´ etudier ici le cas de fibres quelconques. Des espaces « fibr´ es » , qui, en termes modernes, seraien t plutˆ ot qualifi ´ es de « feuillet´ es » , son t en effet apparus dans la th ` ese de Seifert [1933]. L’espace total y est une v ari ´ et ´ e de dimension 3, les « fibres » sont des cercles, la v ari ´ et´ e est lo calemen t diff´ eomorphe ` a R 3 = R 2 × R , les fibres ou feuilles correspondant par ce diff ´ eomorphisme aux { a } × R . Il y a une pro jection sur l’espace des feuilles. Un fibr´ e localement trivial est un espace E m uni d’une pro jection p sur un autre espace B de telle sorte que B est recouvert par des ouverts U tels que p − 1 ( U ) soit hom´ eomorphe ` a un pro duit U × F (par un hom ´ eomorphisme compatible av ec les pro jections, et pr ´ eserv an t donc les fibres). Figure 1. Un fibr´ e de Seifert (14) ´ Elie Cartan (1869–1951), mem bre de l’Acad ´ emie des sciences depuis 1931, a v ait dirig´ e la th ` ese d’Ehresmann et c’est donc lui qui, naturellement, a transmis cette note de son ´ el ` ev e F eldbau. (15) Herb ert Seifert (1907–1996) a souten u sa th ` ese T opolo gie dr eidimensionaler gefaserter R¨ aume en 1932 ` a Leipzig. Hassler Whitney (1907–1989) a fait une th` ese sur la th´ eorie des graphes ` a Harv ard en 1932, c’est un des fondateurs de la th´ eorie des v ari´ et´ es et de la topologie diff ´ eren tielle. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 9 Dans le cas de Seifert, il n’y a pas de trivialit ´ e lo cale, certaines fibres p ouv an t ˆ etre « exceptionnelles » . Le mo d` ele local est celui du quotient du tore plein D 2 × S 1 par l’op ´ eration du cercle u · ( w , z ) = ( u m w , u n z ) , av ec m, n ∈ Z premiers en tre eux . Dans cette formule, u , v et z sont tous des nombres complexes, u ∈ S 1 (le cercle unit´ e des nombres complexes de mo dule 1), de m ˆ eme que z , quand ` a w , c’est un p oin t du disque unit´ e, un nombre complexe de mo dule ≤ 1. La fibre « centrale » w = 0 est une fibre exceptionnelle. Sur la figure 1, m = 1 et n = 2 ; la fibre centrale est repr´ esent ´ ee en gras, quelques autres fibres sont esquiss ´ ees, le cylindre est bien de la forme D 2 × [0 , 1] (les fibres formen t un feuilletage), mais si on en recolle les deux extr ´ emit´ es, on obtient un tore que l’on ne p eut pas ´ ecrire comme un pro duit, mˆ eme lo calement. Dans son article [1937], Whitney a consid ´ er´ e, lui, des fibr´ es qui, comme ceux de F eldbau, son t « lo calement triviaux » , mais dont les fibres son t des sph ` eres. Il a d’ailleurs donn ´ e un « imp ortant exp os´ e sur les fibr ´ es en sph` eres » lors d’un congr` es ` a Moscou en 1935 (dit W eil dans son livre [1991, p. 115]). ` A ces r´ ef´ erences, il faut adjoindre celle aux trav aux de de Rham, qu’ ´ Elie Cartan a fait a jouter ` a F eldbau (16) : J’ai appris que M. de Rham a obtenu ` a p eu pr` es les mˆ emes r ´ esultats, qui ` a ma connaissance n’ont pas encore ´ et ´ e publi´ es. T out ceci ´ etait tr` es r´ ecent. Remarquons encore que, dans cette note, les fibres son t des v ari´ et´ es compactes (g ´ en´ eralisan t les cercles de Seifert et les sph ` eres de Whitney). P our F eldbau comme p our Ehresmann, comme p our Seifert et Whitney , les espaces consid´ er´ es son t toujours des v ari ´ et´ es. ` A cette ´ ep o que, la distinction en tre g´ eom´ etrie diff´ erentielle et top ologie n’existe pas encore. Les r´ esultats que d ´ emontre F eldbau son t les suiv ants (en langage ` a p eine mo dernis ´ e). – Un fibr´ e sur une b ase B qui est un simplexe est trivialisable (c’est le th ´ eor` eme A). Le fibr ´ e est localement trivial, donc trivial sur d’assez p etits simplexes. Le lemme-clef est alors le fait que, si le fibr ´ e est trivial sur deux simplexes ay an t une face comm une, il est trivial sur leur r ´ eunion. – L es classes d’isomorphisme de fibr ´ es sur la sph` er e S n sont en bije ction ave c les classes d’homotopie d’applic ations de la sph` er e S n − 1 dans le gr oup e G des automorphismes de la fibr e — au moins si ce group e est (16) Le math´ ematicien suisse Georges de Rham (1903–1990) a pass ´ e sa th ` ese ` a P aris en 1931. C’est la main d’ ´ Elie Cartan (qui connaissait bien de Rham) qui a a jout´ e cette note sur le man uscrit. ` A ma connaissance, de Rham n’a jamais publi ´ e ces r´ esultats. Il ne les men tionne d’ailleurs pas dans son article de souvenirs de cette ´ ep o que [1980]. 10 MICH ` ELE AUDIN connexe (17) — (c’est le th´ eor` eme B). Chacun des deux h´ emisph` eres de la sph ` ere est hom ´ eomorphe ` a un disque, donc ` a un simplexe. Le fibr ´ e est donc trivialisable sur c hacun des deux h ´ emisph ` eres de S n . P our le reconstituer, il suffit de recoller les deux trivialisations le long de l’ ´ equateur S n − 1 , soit de donner une application de S n − 1 dans G . Et, comme il sait que le fibr ´ e tangen t ` a la sph ` ere S 2 n n’est pas trivialisable, F eldbau en d ´ eduit que le group e π 2 n − 1 (SO(2 n )) des classes d’homotopie d’applications de l’ ´ equateur S 2 n − 1 dans SO(2 n ) n’est pas trivial. ´ Ev aluer un group e d’ho- motopie n’est pas toujours une mince affaire et on en connaissait assez p eu ` a cette ´ ep o que. S n S n − 1 Figure 2. Le th´ eor` eme A et le th´ eor ` eme B 1.2.2. Sur les pr opri ´ et´ es d’homotopie des esp ac es fibr ´ es. La deuxi ` eme note [Ehresmann & F eldbau 1941] est ´ ecrite par F eldbau en collab oration a v ec son directeur de th` ese Ehresmann (elle est encore pr ´ esen t´ ee par ´ Elie Cartan ` a l’Acad´ emie des sciences lors de la s´ eance du 4 juin 1941). Les auteurs y mon trent des r ´ esultats de base de la th ´ eorie des fibr ´ es : le rel` evemen t des ho- motopies, ce que l’on formule aujourd’hu i comme la suite exacte d’homotopie d’une fibration p : E → B , − − − → π n ( F ) − − − → π n ( E ) − − − → π n ( B ) − − − → π n − 1 ( F ) − − − → qui sont publi´ es simultan ´ ement par Ec kmann ou Hurewicz et Steenro d (18) — « ce qui, compte tenu des circonstances pr´ esentes, ´ etait inconnu des auteurs [Ehresmann et F eldbau] » , comme le dit ´ el´ egamment W eil depuis l’Am ´ erique dans sa recension p our Math. R eviews en 1942. (17) Une hypoth` ese que F eldbau omet de faire dans cette note, mais il corrigera dans [Labou- reur 1942]. (18) Le math ´ ematicien suisse Beno Ec kmann est n ´ e en 1917. Witold Hurewicz (1904–1956), n ´ e en P ologne, a pass ´ e sa th ` ese ` a Vienne en 1926, a ´ emigr´ e aux ´ Etats-Unis a v an t la guerre. C’est un des inv enteurs des groupes d’homotopie « sup´ erieurs » , c’est-` a-dire des π n a vec n ≥ 2. Norman Steenro d (1910–1971) a pass´ e sa th` ese ` a Princeton a vec Lefsc hetz. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 11 En tre temps. Entre temps, c’est-` a-dire dans l’in terv alle de deux ans entre les deux notes [F eldbau 1939] et [Ehresmann & F eldbau 1941], il y a eu, bien s ˆ ur, la guerre. F eldbau l’a faite comme a viateur (19) . D´ emobilis´ e apr ` es l’armistice de juin 1940, il a ´ et´ e nomm´ e professeur agr´ eg´ e au lyc´ ee de Chˆ ateauroux ` a la ren tr´ ee 1940. Pas p our longtemps puisque le premier « statut des juifs » , pro- m ulgu´ e par Vich y le 3 octobre (voir l’in troduction de cet article), a entra ˆ ın´ e sa r ´ evocation de l’enseignemen t. Il a alors rejoin t ` a Clermont-F errand l’univ ersit ´ e de Strasb ourg repli´ ee et s’est remis au tra v ail av ec Ehresmann. 1.2.3. Esp ac es fibr´ es asso ci ´ es. Nous av ons introduit parmi les publications de Jacques F eldbau, ` a la suite de Michel Zisman dans [1999], une note [Ehresmann 1941], sign ´ ee du seul Ehresmann, toujours pr ´ esen t´ ee par ´ Elie Cartan, le 27 o ctobre 1941, mais dont la premi` ere phrase affirme que Les r´ esultats qui von t ˆ etre exp os´ es sont dus ` a la collab ora- tion de l’auteur et d’un de ses ´ el` eves ; ils font suite ` a une Note an t´ erieure. Le conten u d ´ esignant la note an t ´ erieure (c’est [Ehresmann & F eldbau 1941]) et l’´ el` ev e en question, ´ etait bien suffisant p our a jouter cette note ` a la liste de publications de F eldbau. La consultation du man uscrit, conserv ´ e dans la p o c hette de s´ eance du 1 er d ´ ecembre, a confirm ´ e cette attribution. En r´ ealit´ e la note a ´ et ´ e env o y ´ ee ` a ´ Elie Cartan, comme la pr ´ ec´ eden te, a v ec les deux noms d’auteurs Charles Ehres- mann et Jacques F eldbau. Les noms des auteurs ont ´ et´ e ra y ´ es sur le man us- crit et remplac´ es, apparemmen t par la main d’ ´ Elie Cartan, par celui du seul Charles Ehresmann, la mˆ eme main a d’ab ord a jout´ e Les r´ esultats qui von t ˆ etre exp os´ es sont dus ` a la collab ora- tion de l’auteur et de M. Jacques F eldbau. puis a ra y´ e cette men tion et l’a remplac´ ee par celle qui a ´ et´ e publi´ ee et dans laquelle le nom de F eldbau n’appara ˆ ıt plus : p our sa v oir qui est l’´ el` eve en question, il faut aller lire la note ant ´ erieure — on ne fait pas plus pruden t. Ce son t p eut-ˆ etre ces h ´ esitations (20) a v an t la d´ ecision de publier la note, m ˆ eme sans le nom d’un de ses auteurs, qui son t responsables de l’inhabituel d´ elai en tre la date de pr ´ esentation de la note (le 27 o ctobre) et la date de la s´ eance dans laquelle elle est publi´ ee (le 1 er d ´ ecembre 1941). (19) P our des informations sur la vie (et la mort) de Jacques F eldbau, voir [Cerf 1995 ; Audin 2007]. (20) Ce n’´ etait certes pas une d´ ecision facile, surtout peut-ˆ etre pour ´ Elie Cartan, que Camille Marb o (c’est-` a-dire Marguerite Borel) a d ´ ecrit dans son livre de souv enirs [1968, p. 171] comme un « math ´ ematicien transcendan t, tr` es courageux, tr ` es doux, mais d’un caract ` ere h ´ esitan t » . 12 MICH ` ELE AUDIN Visiblemen t, mˆ eme si ´ Elie Cartan souhaitait publier cette note, l’Acad´ emie des sciences ne voulait pas de F eldbau dans ses publications. Et c’est ainsi qu’il dispara ˆ ıt comme auteur. V enons-en au conten u. C’est dans cette note que les notions fondamentales de fibr´ e asso ci´ e et de fibr´ e principal son t d´ efinies. Le simplexe sur lequel tous les fibr´ es sont trivialisables depuis le th´ eor` eme A de [F eldbau 1939] devient ici un espace con tractile plus g´ en´ eral. Une o ccasion de mentionner que le nom de F eldbau aurait mˆ eme pu dispara ˆ ıtre compl` etement de cet article, comme on le voit sur le man uscrit justemen t quand l’auteur et son ´ el` eve signalent dans une note infrapaginale qu’ils g ´ en´ eralisent un th´ eor ` eme de Jacques F eldbau. La partie de cette note comp ortan t le nom interdit a ´ et´ e ra y ´ ee elle aussi sur le man uscrit, pourtant la petite note figure compl ` etemen t, a vec le nom de l’auteur du th´ eor` eme A, dans le texte publi´ e. Dans la ligne de [Ehresmann & F eldbau 1941 ; Ehresmann 1941], Ehres- mann publiera en 1942 une troisi ` eme note [Ehresmann 1942] qui « emploie les d ´ efinitions et notations de deux notes ant ´ erieures » . 1.2.4. L es structur es fibr ´ ees sur la sph` er e et le pr obl ` eme du p ar al l ´ elisme. Nous en venons ` a l’article [Lab oureur 1942], le premier que F eldbau pu- blie sous le pseudonyme transparen t de Jacques Lab oureur (F eldbau veut dire « agriculture » , labourage, comme on disait autrefois, en allemand). Il s’agit d’une communication pr ´ esent ´ ee ` a la section de Clermon t-F errand de la So ci ´ et´ e math ´ ematique de F rance le 16 a vril 1942. Cette section se r ´ eunit as- sez r´ eguli ` erement, Clermont est encore en zone « libre » au printemps 42 (et jusqu’au 11 nov em bre) (21) . Ce printemps-l` a, cette section discute, le 16 a vril d’espaces fibr´ es (elle entend des comm unications de de Rham, d’Ehresmann et de « Lab oureur » ), se r´ eunit ` a nouveau le 4 mai (Sch w artz) et le 21 mai (Roussel, Delange). Dans cet article, F eldbau corrige l’´ enonc´ e du th ´ eor` eme B mentionn ´ e ci-dessus (qui n’est vrai, comme je l’ai signal ´ e, que si G est connexe). Il y ´ etudie aussi, en termes homotopiques, la parall ´ elisabilit ´ e de la sph ` ere S n (c’est-` a-dire la question de sav oir si le fibr´ e tangent ` a la sph` ere est trivialisable). 1.2.5. Pr opri ´ et´ es top olo giques des automorphismes de la sph` er e. Le dernier article publi ´ e du viv an t de Jacques F eldbau (22) est [Laboureur 1943] dans lequel, toujours sous le nom de Lab oureur, il ´ etudie les relations entre le group e des hom ´ eomorphismes de degr´ e +1 de la sph` ere dans elle-m ˆ eme et le group e (21) Clermon t-F errand est, p endant cette p´ erio de, le lieu d’une activit´ e math´ ematique in- cro yable. V oir par exemple [Couty et al. 1995 ; Sch wartz 1997]. (22) Arr ˆ et ´ e au cours de la rafle des ´ etudiants strasb ourgeois ` a Clermont-F errand le 25 juin 1943, Jacques F eldbau sera en vo y ´ e ` a Drancy puis ` a Ausch witz-Monowitz en o ctobre 1943. Il survivra ` a la mortelle ´ ev acuation du camp de janvier 1945, mais mourra d’´ epuisement juste a v an t la fin de la guerre au camp de Ganack er. V oir [Cerf 1995 ; Audin 2007]. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 13 des rotations. Un hom´ eomorphisme de degr ´ e +1 est un hom´ eomorphisme qui conserv e l’orientation. Les rotations, c’est-` a-dire les ´ el´ ements du group e SO( n + 1) en font partie. F eldbau croy ait av oir d´ emontr ´ e que le group e Hom´ eo( S n ) se r ´ etracte par d´ eformations sur son sous-group e, le group e orthogonal O( n + 1). Le recenseur de Math. R eviews , Hans Samelson (23) , l’a v ait d ´ ej` a remarqu ´ e, il y a une erreur dans la d´ emonstration ; on sait d’ailleurs aujourd’hui que ce r ´ esultat est faux p our n ≥ 5 (voir, p our une ´ etude plus pr´ ecise mais lisible par des non-sp ´ ecialistes, l’article de Douady [1995] sur les trav aux de Jean Cerf, dans lequel l’´ enonc´ e de [Lab oureur 1943] est nomm´ e « conjecture de F eldbau » ). 1.2.6. Sur la loi de c omp osition entr e ´ el´ ements des gr oup es d’homotopie. Le dernier article [F eldbau 1958–60] est tardif (et posthume). On pourra consid ´ erer qu’il n’en tre pas vraiment dans le cadre du pr ´ esent tra v ail puis- qu’il est paru en 1958. Il s’agit quand m ˆ eme d’un trav ail datant de la p´ erio de en visag´ ee ici et qui n’a pas pu ˆ etre publi´ e en son temps (parce que son auteur a v ait ´ et´ e d ´ ep ort ´ e). F eldbau y ´ etudie les applications d’un pro duit de sph` eres dans un espace top ologique. Il d´ efinit d’ab ord ce que l’on appelle aujourd’h ui le « pro duit de Whitehead » , puisque Whitehead (24) l’a d´ efini lui aussi et a pu publier ce trav ail [1941] p endant la guerre, π p ( X ) × π q ( X ) − − − → π p + q − 1 ( X ) ( X est un espace top ologique p oint ´ e, dont le point base sera not ´ e ? dans la suite). Il ´ ecrit un « diagramme de Heegaard » p our la sph ` ere S p + q − 1 , c’est-` a- dire qu’il repr´ esente cette sph` ere comme S p + q − 1 = S p − 1 × D q ∪ S p − 1 × S q − 1 D p × S q − 1 = ∂ ( D p × D q ) . Dans le cas de la sph` ere S 3 (c’est-` a-dire si p = q = 2), il s’agit du diagramme de Heegaard standard de genre 1 qui repr ´ esente cette sph ` ere comme r´ eunion de deux tores pleins. La figure, elle, repr ´ esente le cas de la sph` ere S 2 (a vec p = 1 et q = 2). Si les applications f : ( D p , S p − 1 ) − − − → ( X, ? ) et g : ( D q , S q − 1 ) − − − → ( X, ? ) (23) Le top ologue Hans Samelson (1916–2005) est n´ e ` a Strasbourg comme F eldbau, mais lui ´ etait allemand, il a fait ses ´ etudes ` a Breslau puis ` a Z¨ urich (av ec Hopf ), et a ´ emigr´ e aux ´ Etats-Unis en 1941. (24) Le math ´ ematicien anglais John Henry Constan tine Whitehead (1904–1960) a fait sa th ` ese ` a Princeton en 1932 av ec V eblen. 14 MICH ` ELE AUDIN D p × S q − 1 S p − 1 × D q Figure 3. Le pro duit de Whitehead repr ´ esenten t un ´ el ´ ement ( α, β ) de π p ( X ) × π q ( X ), il d´ efinit l’image [ α, β ] comme la classe d’homotopie de h : S p + q − 1 − − − → X z 7− − − → ( g ( y ) si z = ( x, y ) ∈ S p − 1 × D q f ( x ) si z = ( x, y ) ∈ D p × S q − 1 (la notation vien t du fait que, si p = q = 1, [ α, β ] est le commutateur αβ α − 1 β − 1 ∈ π 1 ( X )). Le cas o ` u p = 1 redonne l’op´ eration classique du group e fondamen tal sur les group es d’homotopie. Il applique ensuite cette construction ` a l’´ etude des applications d’un pro- duit de sph` eres dans l’espace top ologique X . Dans la toute derni ` ere partie, il utilise le cas p = q = n , p our ´ etudier π 2 n − 1 ( S n )... en utilisant un r´ esultat annonc ´ e par F reudenthal (25) en 1939, ` a sa v oir, pour tout n pair, l’existence d’une application S 2 n − 1 → S n d’in v arian t de Hopf 1 (ce qui est faux sauf p our n = 2 , 4 , 8). La toute derni ` ere partie de ce tra v ail inac hev ´ e s’intitule « Group es de Ker ´ ekj´ art´ o » , il s’agit des group es d’homotopie toro ¨ ıdaux (inspir ´ es par un passage du livre [Ker´ ekj´ art´ o 1923]). Et apr` es ? Les fibr ´ es sur les espaces contractiles sont toujours trivialisables et les top ologues fon t si grand usage de cette propri´ et´ e que p eu d’en tre eux sav en t qu’il s’agit d’un th´ eor` eme de F eldbau. Ils utilisent les fibr ´ es asso ci´ es comme ils respirent et, dans le meilleur des cas, pensent sa voir que c’est Ehresmann qui les a inv en t ´ es. C’est sans doute en partie grˆ ace ` a l’in terv ention de certains de ses amis que l’article p osthume [F eldbau 1958–60] de F eldbau a finalement ´ et´ e publi ´ e (v oir [Audin 2007]). Ehresmann l’a fait pr´ ec´ eder d’une pr´ eface ; il a aussi ´ ecrit, (25) Le top ologue Hans F reudenthal (1905–1990), a fait une th ` ese av ec Hopf ` a Berlin en 1931, puis toute sa carri` ere aux Pa ys-Bas. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 15 ` a la mˆ eme ´ ep o que en 1958, un rapp ort sur les tra v aux de F eldbau (qui est repro duit dans le premier volume [Ehresmann 1983] de ses Œuvres compl` etes) dans lequel il a fait la liste de ses articles... sans mentionner dans aucun de ces deux textes, p our une raison que je n’arrive pas ` a imaginer, que F eldbau est un des auteurs de la note [Ehresmann 1941]. On se rep ortera, p our l’histoire de la top ologie et des fibr ´ es, au livre [Dieu- donn ´ e 1989], p our l’homotopie ` a l’article [Ec kmann 1998], et surtout au livre [James 1999] (notammen t ` a l’article [1999] de Michel Zisman que ce dernier livre con tien t et que j’ai abondamment utilis´ e p our ´ ecrire ce paragraphe). 2. L’Acad ´ emie des sciences Je n’ai pas su trouver, ` a l’Acad ´ emie des sciences, d’expression conserv´ ee de la mani` ere dont les directives officielles, celles du mbf (cit´ ees dans l’introduc- tion de cet article), de F ourneau ou d’autres, on t ´ et´ e transmises, discut´ ees, accept ´ ees, ni dans ce qui para ˆ ıt, publiquemen t (dans les Comptes r endus ) ni dans ce qui est officiellemen t conserv ´ e (les pro c ` es-v erbaux des r´ eunions non publiques des acad ´ emiciens, dites « en comit ´ e secret » ). Il n’y a rien eu d’expli- cite don t il reste des traces ´ ecrites dans les Arc hiv es de l’Acad ´ emie des sciences (v oir la note 11). Une trace t´ enue conserv´ ee par l’Acad ´ emie des sciences appara ˆ ıt sur une carte env o y ´ ee par les ´ editions Masson (qui publient les trav aux de l’Acad´ emie de m ´ edecine) en mars 1942 et conserv ´ ee dans la p o c hette de la s´ eance du 23 mars 1942. En voici le texte : P ar d´ ecision du Milit¨ arb efehlshab er in F r ankr eich , qui nous a ´ et´ e notifi´ ee par le Groupement Corp oratif de la Presse P ´ erio dique, le r´ egime de publication des p´ erio diques m ´ edicaux et scien tifiques est profond´ ement r´ eduit et mo difi´ e. Les instructions que nous av ons re¸ cues ne son t pas en- core d ´ efinitives, nous ne p ouvons donc pas encore mettre au p oin t les mesures imp os´ ees par la situation nouvelle, ni par cons ´ equen t les p orter ` a la connaissance de nos ab onn´ es. Nous vous demandons de nous faire confiance dans la p ´ erio de difficile que nous trav ersons. MASSON & Cie Serait-ce la seule trace ´ ecrite dans ces archiv es d’une d ´ ecision sur les publi- cations scientifiques prise par le mbf , et qui n’arriv erait ` a l’Acad´ emie que par l’in term´ ediaire du Group ement Corp oratif puis des ´ editions Masson ? 16 MICH ` ELE AUDIN Les difficult´ es mat ´ erielles. Je ne men tionne pas ici les difficult ´ es de la vie quotidienne des c hercheurs, mais celles li ´ ees ` a la publication de leurs trav aux. Les communications sont difficiles. P ar exemple, b eaucoup de scien tifiques son t en zone « libre » , notamment de nom breux math ´ ematiciens ` a Clermon t- F errand. L’Acad´ emie des sciences est, elle, ` a P aris, on communique donc par cartes in terzones et/ou par l’in term ´ ediaire du Secr´ etaire d’ ´ Etat ` a l’ ´ Education Nationale et ` a la Jeunesse, ` a Vich y , qui transmet. Il y a mˆ eme un exemple d’une note don t le manuscrit est arriv ´ e sous la forme de cartes in terzones n um ´ erot ´ ees de 1 ` a 6 (note [1941] de g´ eom´ etrie infinit´ esimale, par Jean Mirguet, p o chette de la s´ eance du 4 ao ˆ ut 1941). Plusieurs notes re¸ cues par l’Acad ´ emie des sciences on t mˆ eme ´ et ´ e exp ´ edi´ ees de camps de prisonniers de guerre (celle de F r´ ed´ eric Roger (26) , pr´ esen t´ ee par Borel ` a la s´ eance du 13 janvier 1941, par exemple). Les d ´ ebats ` a l’Acad´ emie des sciences. Si l’institution a c hoisi l’ « accom- mo demen t (27) » , il est certain qu’il y a eu, en tre ses membres, des d´ ebats, des discussions, des d ´ esaccords p olitiques, m ˆ eme si aucun compte-rendu ´ ecrit n’en a ´ et´ e conserv´ e. J’ai d’ab ord ´ et´ e extrˆ emement ´ etonn ´ ee qu’il n’ait sub- sist ´ e aucune trace dans les pro c ` es-verbaux d’une quelconque r ´ eaction de ses coll ` egues ` a l’arrestation de Paul Langevin (28) , un des mem bres les plus c´ el` ebres de l’Acad ´ emie des sciences, le 30 o ctobre 1940, ni ` a la r ´ epression brutale de la manifestation des ´ etudian ts ` a l’Arc de T riomphe quelques jours plus tard, le 11 nov em bre 1940, qui a ´ et ´ e jusqu’` a entra ˆ ıner la fermeture de la Sorb onne. Il y a p ourtant eu d´ ebat, il y a p ourtant eu indignation. Ces ´ ev´ enements on t b oulevers ´ e (au moins certains) des acad ´ emiciens. Le math ´ ematicien alle- mand Helm ut Hasse, en visite dans le Paris o ccup´ e comme commis-vo y ageur de la science allemande (29) , rapp orte sa visite ` a ´ Elie Cartan (Henri Cartan est pr ´ esent) dans une lettre ` a S¨ uss (30) du 19 d ´ ecembre 1940. L’atmosph` ere ´ etait plutˆ ot r ´ eserv´ ee, (26) Il y aura plus tard, en 1942, trois notes de Jean Leray en prov enance du mˆ eme Oflag XVI I A. Je n’en dis pas plus, comptan t rev enir ailleurs sur cette question (voir le paragraphe de conclusion de cet article). (27) V oir la note 10. (28) Le c´ el` ebre physicien P aul Langevin (1872–1946) a ´ et´ e, ` a cause de ses opinions an ti- fascistes, incarc´ er´ e le 30 o ctobre 1940 par la Gestap o ` a la prison de la Sant ´ e, lib´ er´ e quarante jours plus tard et assign´ e ` a r ´ esidence ` a T roy es. (29) Helm ut Hasse (1898–1979), directeur de l’Institut de G¨ ottingen depuis 1934, ´ etait le tr ´ esorier de la dmv ( Deutsche Mathematiker-V er einigung ), il a fait p endant l’Occupation plusieurs visites ` a P aris dans son uniforme de capitaine de corvette (son grade dans la marine), notamment p our c herc her des collaborateurs pour la revue de r ´ ef´ erences Zentr alblatt f¨ ur Mathematik . Pour les plans nazis de r ´ eorganisation des math´ ematiques, voir [Siegm und- Sc hultze 1986]. (30) Nachlaß S¨ uß , universit ´ e de F reiburg. Wilhelm S ¨ uss (1895–1958) ´ etait le pr´ esident de la dmv , il sera le fondateur du R eichsinstitut d’Ob erwolfac h. V oir par exemple [Remmert 1999]. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 17 Hier war die Stimmung etwas r eserviert ` a cause principalemen t, p ense-t-il, de deux ´ ev´ enements p olitiques, la r´ epression de la manifestation des ´ etudiants sur la tombe du soldat inconnu et l’arresta- tion de Langevin. Ces deux c hoses on t b eaucoup ´ emu Cartan Beide Dinge r e gten Cartan ersichtlich sehr auf . P ourtant, il a ´ et´ e re¸ cu gentimen t Pers¨ onlich war er ab er sehr nett . Dans une lettre ` a Krull (31) ´ ecrite quelques semaines plus tard (le 23 jan vier 1941), Hasse rapporte la m ˆ eme visite ` a Paris en disant que chez les Cartan l’atmosph ` ere ´ etait d´ eprim´ ee et tendue Die Stimmung b ei b eiden war etwas ge dr¨ uckt und auch ge- sp annt — ses av ances n’on t pas eu ´ enorm ´ ement de succ` es, puisqu’il ´ ecrit un p eu plus loin que Julia (32) est sans doute le seul math´ ematicien fran¸ cais qui fera tout son p ossible p our la reprise des relations scientifiques av ec l’Allemagne. Je me suis donc faite ` a l’id´ ee de ce silence (assourdissan t) et me suis consacr ´ ee ` a la recherc he de traces des brisures de ce silence. Il suffit de compter les r´ eunions en « comit ´ e secret » et leurs dur´ ees (les Comptes r endus donnent l’heure de d´ ebut et l’heure de fin) et de confron ter ces dur´ ees ` a la bri ` evet ´ e des pro c` es-verbaux rep ort´ es sur le registre des comit´ es secrets p our ˆ etre assur´ e que nos acad´ emiciens ont bien discut´ e. Il y a donc eu de nombreuses r´ eunions don t les d ´ ebats sont rest´ es vraimen t secrets. Le re- gistre des comit ´ es secrets fait ´ etat de sept r ´ eunions p our toute l’ann ´ ee 1940, de six pour 1941... mais de vingt-six pour 1942 et de vingt pour 1943. Au-del` a des informations sur les trois st` eres de b ois de chauffage en pro v enance de Chan- tilly auxquelles ont droit les acad´ emiciens (18 mai 1942) et sur l’´ electricit´ e suppl ´ ementaire qui ne peut leur ˆ etre accord´ ee ` a cause de la p ´ en urie (15 no- v embre 1943), il y a forc´ ement eu des raisons s´ erieuses ` a la tenue de toutes ces r ´ eunions, et ` a leur ten ue en comit´ e secret (c’est-` a-dire non public) (33) . Le dossier aux arc hiv es de l’Acad ´ emie des sciences du math ´ ematicien et acad ´ emicien Paul Montel (34) , qui ´ etait aussi doy en de la facult´ e des sciences, con tient plusieurs cartes qu’il a env o y ´ ees au Secr´ etaire P erp´ etuel de l’Acad´ emie (31) Nachlaß Hasse , universit ´ e de G¨ ottingen. L’alg ´ ebriste allemand W olfgang Krull (1899– 1971) ´ etait un ami et coll` egue de Hasse. (32) L’acad ´ emicien Gaston Julia (1893–1978) a en effet cherc h ´ e et trouv´ e des collab orateurs fran¸ cais p our Zentr alblatt , comme la suite de la corresp ondance de Hasse le montre. (33) P our tout ce paragraphe, registre des comit´ es secrets, archiv es de l’Acad´ emie des sciences. (34) P aul Montel (1876–1975), le math´ ematicien sp´ ecialiste d’analyse complexe qui a inv en t´ e les familles normales, a ´ et´ e doy en de la facult ´ e des sciences de P aris de 1941 ` a 1946. 18 MICH ` ELE AUDIN des sciences l’informant au fur et ` a mesure des arrestations de coll` egues scien- tifiques, acad ´ emiciens ou pas (arrestations de Mauguin, Langevin, Borel en o ctobre 1941, arrestations de Caullery , Cotton, Dussaud, Lacaut, F erdinand Lot, P elliot, Petit-Dutaillis, et de Marcel Bouteron, biblioth ´ ecaire de l’Institut et Georges Bourgin, archiviste). Il est certain que ces messieurs en ont parl´ e. V oici quelques dates de ces d´ ebats (35) . – Le 10 juin 1940 (juste av an t l’armistice, donc). La discussion p orte sur la question de sav oir si l’Acad ´ emie restera ` a Paris ou non en cas d’o ccupa- tion, il y a tr` es p eu d’acad´ emiciens pr ´ esents (dix-h uit votan ts) et aucune d ´ ecision n’est prise. – Le 19 ao ˆ ut 1940. Les acad´ emiciens d´ ebattent des rapp orts av ec la censure allemande, l’o ccasion est le discours prononc´ e par le Pr ´ esident, le g´ en´ eral P errier (36) , ` a l’o ccasion de la mort de Breton (37) , et que les acad´ emiciens on t pr ´ ef´ er´ e amputer de quelques phrases sur le rˆ ole jou´ e par Breton « p en- dan t la guerre pr´ ec´ edente » , une des raisons inv o qu ´ ees ´ etan t de ne pas atti- rer l’atten tion des Allemands sur les installations de Bellevue et sur ce qui se fait dans certains laboratoires du cnrs . Ceci a en tra ˆ ın´ e la d´ emission de P errier de la pr´ esidence et ne p ouv ait donc pas ˆ etre cac h´ e. Ce qui reste de ces d ´ ebats : une version manuscrite (prise de notes p endant la r´ eunion), deux v ersions dact ylographi´ ees don t celle qui a ´ et ´ e conserv´ ee dans le re- gistre des comit ´ es secrets, un peu ´ edulcor´ ee (la censure redout ´ ee n’est plus qualifi´ ee d’allemande, les interv en tions des uns et des autres ne sont pas d´ etaill ´ ees). – Le 4 no vem bre 1940. Il s’agit d’une discussion sur la mani ` ere de trans- mettre les Comptes r endus en z one « libre » et ` a l’´ etranger. Les notes ma- n uscrites conserv ´ ees dans la po chette de la s´ eance, quoiqu’extr ˆ emement concises, montren t une discussion plus ric he que ce qui appara ˆ ıt dans le registre des comit´ es secrets : il n’est pas totalement inno cen t de prop oser de passer par l’Am bassade des ´ Etats-Unis (Aim ´ e Cotton), celle d’Espagne ( ´ Emile Borel, s´ eparan t la question de l’´ etranger de celle de la zone libre), par le Minist` ere ( ´ Emile Picard)... jusqu’` a : « On p ourrait demander aux Allemands eux-m ˆ emes (Deslandres). — Nous ne p ouv ons a v oir de rapp ort direct av ec les o ccupants » (Picard) (38) . (35) P our cette ´ enum ´ eration, registre des comit´ es secrets et p o chettes des s ´ eances correspon- dan tes, archiv es de l’Acad ´ emie des sciences. (36) Le pr ´ esiden t Georges Perrier (1872–1946) ´ etait un g´ eographe. (37) Jules Breton (1872–1940), ing´ enieur c himiste, acad ´ emicien libre depuis 1920, directeur des inv en tions int ´ eressan ts la D ´ efense Nationale p endant la 1 ` ere guerre mondiale (mise au p oin t du char d’assaut), ministre de l’h ygi ` ene en 1920. (38) Le physicien Aim´ e Cotton (1869–1951) ´ etait un homme de gauche, il sera d´ ecor´ e de la m ´ edaille de la R ´ esistance. Il en est de mˆ eme du math´ ematicien ´ Emile Borel (1871–1956), PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 19 – Il y a eu des affrontemen ts p olitiques, comme celui qui a vu, d´ ebut 1942, apr ` es la mort du Secr´ etaire p erp´ etuel ´ Emile Picard, le retrait sans doute imp os ´ e par le p ouv oir de l’ind´ esirable ´ Emile Borel (39) et l’´ election du plus acceptable Louis de Broglie (40) — un affron temen t dont on p ourrait tr` es bien ne pas s’ap ercevoir. Picard meurt le 12 d ´ ecem bre 1941. Il faut ´ elire un nouv eau Secr ´ etaire p erp ´ etuel. ´ Emile Borel a ´ et ´ e arrˆ et´ e le 10 octobre et incarc ´ er´ e ` a F resnes o ` u il a pass ´ e cinq semaines dans des conditions tr` es difficiles (rapp elons qu’il av ait alors soixante-dix ans), voir [Marb o 1968]. Le 12 janvier, Borel ´ ecrit une lettre dans laquelle il explique (ou plus exactemen t d ´ eclare) qu’il retire sa candidature ` a la succession de Picard « ` a la suite d’une nouv elle discussion av ec M. Alfred Lacroix (41) » . ` A l’anciennet´ e, les candidats na- turels auraien t ´ et´ e Hadamard, ´ elu en 1912 mais r ´ efugi´ e aux ´ Etats-Unis, Borel, ´ elu en 1921, Cartan, ´ elu en 1931, de Broglie ´ elu en 1933. Les candi- dats sont finalement ´ Elie Cartan et Louis de Broglie, et c’est ce dernier qui est ´ elu. ` A la Lib ´ eration, Borel essaiera d’obtenir que celui-ci d´ emissionne p our lui laisser la place qui lui rev enait, ´ eclairant ce qui s’est pass´ e en 1942 et qui aurait bien pu passer inap er¸ cu (42) : [...] D ` es la lib´ eration, j’ai cherc h ´ e ` a ˆ etre exactement renseign ´ e sur les r´ eactions de l’Acad´ emie au moment de mon incarc´ eration ` a F resnes. M. Vincen t (43) a bien v oulu me raconter en d´ etail ses d´ emarches, en tant que Pr ´ esiden t de l’Acad ´ emie, aupr` es de M. de Brinon (44) . Celui-ci le persuada que toute d´ emarche en fav eur des acad ´ emiciens incarc´ er´ es ne pourrait a v oir que les plus grands dangers pour eux-mˆ emes et p our l’Acad ´ emie. P ar suite, lorsque, apr ` es le d ´ ec ` es de M. Picard un courant se manifesta dans l’Acad´ emie en fav eur de ma candidature, qui a aussi ´ et ´ e d´ eput´ e (radical) de 1924 ` a 1936 et ministre en 1925. ´ Emile Picard (1856– 1941) ´ etait Secr´ etaire Perp ´ etuel depuis 1917. L’astronome Henri Deslandres (1853–1948) a v ait dirig ´ e l’Observ atoire de P aris de 1927 ` a 1929. (39) Dossier biographique d’ ´ Emile Borel, archiv es de l’Acad ´ emie des sciences. (40) Le ph ysicien Louis de Broglie (1892–1987), qui a re¸ cu le Prix Nob el de physique en 1929 p our sa d´ ecouverte de la nature ondulatoire de l’´ electron, a ´ et ´ e ´ elu ` a l’Acad´ emie des sciences en 1933. (41) Le min ´ eralogiste Alfred Lacroix (1863–1948) ´ etait l’ « autre » secr´ etaire p erp´ etuel. (42) Il est remarquable aussi qu’il n’y ait aucune trace de cette non-´ election de Borel comme Secr ´ etaire p erp´ etuel, ni dans le livre de souvenirs de Camille Marb o (son ´ epouse) [1968], ni dans la biographie [Guiraldenq 1999]. (43) Hy acinthe Vincen t (1862–1950) ´ etait le pr´ esident de l’Acad ´ emie des sciences en 1941. (44) F ernand de Brinon (1885–1947) repr´ esente le gouvernemen t de Vich y aupr` es du haut- commandemen t allemand ` a Paris. 20 MICH ` ELE AUDIN M. Vincent ainsi que M. Esclangon (45) , vice-pr´ esident, consid ´ er ` eren t comme de leur devoir de s’opp oser ` a cette candidature. M. Vincen t a r ´ ep ´ et ´ e cette conv ersation ` a M. Roussy (46) et M. Esclangon me l’a confirm´ ee, en a joutan t, qu’` a son a vis, j’aurais ´ et´ e s ˆ urement ´ elu, si je n’a v ais pas ´ et´ e arr ˆ et´ e par les Allemands. De l’avis de M. Vincent et de M. Esclangon, c’est donc cette arres- tation seule qui a empˆ ech ´ e mon ´ election puisque tout candidat qui m’´ etait opp os´ e dev ait av oir, outre ses voix p ersonnelles, toutes celles de ceux qui partageaien t l’opi- nion des Pr ´ esiden ts sur les dangers de mon ´ election. Malgr ´ e cela, au d´ ebut de janvier, j’av ais de nom breuses promesses et mon succ ` es paraissait assur´ e. Le coup de grˆ ace me fut alors donn ´ e par Monsieur Carcopino (47) qui, comme v ous le sa vez mieux que personne, exigea le retrait de ma candidature, p our les m ˆ emes raisons sugg ´ er ´ ees ` a M. Vincent par M. de Brinon. Je suis donc en droit de penser que, sans le v ouloir, M. [illisible] m’a imp os´ e une p eine suppl´ ementaire, s’a joutan t aux cinq semaines d’incarc´ eration. Il me sem ble que j’ai le droit de demander qu’une r´ eparation me soit accord´ ee. La r´ eparation la plus compl` ete serait la d ´ emission de M. Louis de Broglie et mon ´ election. [...] (48) – D’autres sont sous-jacen ts au prin temps 1942 lorsque la question de la reprise ou non de l’´ election de membres fait l’ob jet de plusieurs d´ ebats. Un tableau, ` a vrai dire assez confus, des acad´ emiciens pr ´ esents ` a Paris est dress ´ e : certains ont « ´ emigr ´ e » (c’est le cas d’Hadamard), d’autres son t en « zone libre » , l’un est prisonnier de guerre, lit-on aussi, mais il n’appara ˆ ıt pas dans le tableau. Le d´ ebat fait appara ˆ ıtre des p oin ts de vue opp os ´ es : M. Borel explique le sens de la d ´ ecision prise par la section de g´ eom´ etrie. ` A son avis, il appartient ` a l’Acad ´ emie de prendre une d´ ecision g ´ en ´ erale. La section de g´ eom´ etrie a entendu simplemen t d´ eclarer que si cette (45) Ernest Esclangon (1876–1954), directeur de l’Observ atoire de Paris et vice-pr´ esident de l’Acad ´ emie des sciences, sera pr´ esiden t en 1942. (46) Gusta ve Roussy (1874–1948), acad´ emicien, ´ etait recteur de l’Acad´ emie de P aris jusqu’` a sa r ´ ev o cation apr` es la manifestation ´ etudiante du 11 no v embre 1940. (47) J ´ erˆ ome Carcopino (1881–1970), assure les fonctions de recteur de l’Acad ´ emie de Paris apr ` es la r´ evocation de Roussy , secr ´ etaire d’ ´ Etat ` a l’ ´ Education nationale et ` a la jeunesse dans le gouv ernement Darlan en 1942, directeur de l’ ´ Ecole Normale Sup´ erieure. (48) Lettre de Borel au Secr´ etaire Perp ´ etuel Alfred Lacroix, le 23 septembre 1944. Dossier biographique de Borel aux archiv es de l’Acad ´ emie des sciences. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 21 d ´ ecision ´ etait positive, elle ´ etait prˆ ete ` a pr´ esenter une liste de candidats, mais il a joute que sur la question de la reprise, la section se trouv ait partag ´ ee, M. Julia et lui ´ etant partisans de la diff ´ erer, MM. Cartan et Mon tel ´ etant d’avis d’´ elire (49) . Les motiv ations des positions prises par les uns ou les autres p euven t ˆ etre v ari ´ ees. ´ Ev o quant la question de l’´ election de nouv eaux membres en remplacemen t des ´ emigr´ es, des juifs ou des prisonniers, mais dans le cas du Coll ` ege de F rance, Philipp e Burrin [1995, p. 314] fait ´ etat de la p osition de P ´ etain, qui est p our la susp ension des remplacements, opp os´ ee ` a celle de l’administrateur F aral (50) , qui est p our l’ ´ election de nouv eaux professeurs, p our le maintien de la « force fran¸ caise » . Dans le d´ ebat ` a l’Acad´ emie des sciences, on voit ici Borel et Julia, qui ne sont certainement pas des amis p olitiques, adopter la m ˆ eme position. Mais rev enons ` a la discussion, qui comp orte une remarque sibylline : M. Jacob (51) p ense que l’Acad´ emie doit adopter une r ` egle g ´ en´ erale et app elle l’atten tion sur le fait qu’il se rait actuellemen t imp ossible de voter pour certains candidats m ´ eritan t cep endant d’ˆ etre pr ´ esen t´ es en premi ` ere ligne. Il v a sans dire qu’il ne subsiste aucune trace ´ ecrite de l’in terven tion d’un acad´ emicien collaborateur qui aurait demand ´ e l’exclusion d’Hada- mard sous pr ´ etexte que celui-ci n’assistait pas aux s´ eances. On trouvera cette « information » , que la tradition orale a fait conna ˆ ıtre ` a Sch w artz, dans [1997, p. 152] (Sc hw artz ne donne pas le nom de l’acad´ emicien en question). – Il y a eu un seul moment o ` u les opp osants ont r´ eussi ` a faire appara ˆ ıtre une trace ´ ecrite de l’application des lois antis ´ emites, celui de l’´ election de Joliot, b eaucoup plus tard. La section de physique est ` a l’ ´ ep o que la seule section de l’Acad ´ emie des sciences ` a ˆ etre « ` a gauche » (c’est celle notammen t d’Aim´ e Cotton, de Charles F abry (52) et de P aul Langevin). Non con ten te de faire ´ elire Joliot ` a l’Acad´ emie des sciences (` a la place (49) Finalemen t, la section de g´ eom´ etrie ´ elira Denjo y pour remplacer Leb esgue, d ´ ec ´ ed ´ e en 1941. (50) Edmond F aral (1882–1958), sp´ ecialiste de la litt ´ erature du Mo yen ˆ Age, a ´ et´ e administra- teur du Coll` ege de F rance de 1937 ` a 1955. (51) L’acad ´ emicien g ´ eologue Charles Jacob (1878–1962), a dirig´ e le cnrs de 1940 ` a 1944. (52) Sur Charles F abry (1867–1945) et les publications, voir ci-dessous le § 3.4. 22 MICH ` ELE AUDIN laiss ´ ee libre par la mort de Branly (53) ), la section de ph ysique (54) a r ´ eussi ` a faire en sorte qu’apparaissen t, dans le pro c` es-v erbal du Comit ´ e Secret qui a pr´ epar´ e cette ´ election, le 21 juin 1943, – outre les noms que l’on p eut lire dans les Comptes r endus (Joliot en premi` ere ligne, en deuxi ` eme ligne Becquerel, Cabannes, Ribaud), ceux d’Henri Abraham et d’Eug` ene Blo c h, – et donc la men tion « M. A. Lacroix fait observ er que cette liste comprend les noms de deux sav an ts dont les tra v aux sont fort es- tim ´ es, mais dont les lois actuellemen t en vigueur ne p ermettent pas l’ ´ election. Il p ense que ces noms ne p euven t sans incon v ´ enien ts, peut- ˆ etre grav es (55) , ˆ etre mainten us sur la liste. » ` A ma connaissance, c’est la seule occasion o ` u « les lois actuellement en vigueur » sont explicitement men tionn´ ees, presque trois ans apr` es la pro- m ulgation du premier « statut des juifs » , mais pas exactemen t en relation a vec les publications. Les traces. Il reste quand mˆ eme des indices de l’application de ces consignes, d’ab ord dans les listes des auteurs des notes elles-m ˆ emes mais surtout dans ce qui a ´ et ´ e conserv ´ e de telle ou telle s ´ eance. C’est ce que j’essaie de montrer main tenant. Au fil de l’ann ´ ee 1941, on v oit cette in terdiction aux juifs de publier s’ap- pliquer de plus en plus s ´ ev ` erement, de plus en plus strictement. En voici quelques traces (chronologiquemen t). Le cas exceptionnel d’Andr ´ e Blo ch sera consid ´ er´ e plus sp ´ ecifiquemen t au § 3.1. En mars paraissen t deux notes de Lauren t Sch w artz [1941a ; 1941b] (les 3 et 17 mars) et une de Marie-H ´ el` ene Sc hw artz (56) [1941c] (le 10 mars), ces trois notes son t transmises par P aul (53) Le physicien F r ´ ed´ eric Joliot-Curie (1900–1958), inv en teur de la radioactivit ´ e artificielle (et prix Nob el) av ec Ir` ene Joliot-Curie, v a ainsi ˆ etre ´ elu... au fauteuil p our lequel l’Acad´ emie des sciences av ait cru b on de pr´ ef´ erer Branly ` a Marie Curie. (54) Mic hel Pinault m’a dit p enser qu’il s’agissait d’une prov ocation de la section de physique g ´ en ´ erale p our forcer ` a un d´ ebat sur ce th` eme. Pour une passionnan te ´ etude des circonstances de cette ´ election et de son con texte, voir son livre [2000], en particulier les pages 219 et suiv an tes. (55) C’est ` a des inconv ´ enients p our l’Acad´ emie que p ense, sans doute, Lacroix. Ce sont des incon v´ enients gra v es qui von t frapper les physiciens Henri Abraham (1868–1943) et Eug ` ene Blo c h (1878–1944), qui mourron t tous deux en d ´ eportation, le premier d ` es cette m ˆ eme ann ´ ee, ` a soixan te-quinze ans, le deuxi` eme l’ann´ ee suiv an te, ` a soixante-six ans. (56) C’est par erreur que Math. R eviews attribue ` a Laurent Sch wartz la note [1941c] de Marie- H ´ el ` ene Sch wartz. La math´ ematicienne Marie-H´ el` ene Sch w artz, fille de Paul L ´ evy et ´ ep ouse de Laurent Sch wartz, publie cette note sous le nom de « M me Lauren t Sch w artz » . La table des mati` eres du volume 212 fait appara ˆ ıtre cette math ´ ematicienne comme Schw ar tz (M me Laurent), n ´ ee Marie-H ´ el ` ene L ´ evy , alors que, quelques semaines plus tard, les noms rep ´ erables comme juifs von t ˆ etre masqu´ es et/ou supprim´ es. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 23 Mon tel ; nous a v ons vu le nom de F eldbau para ˆ ıtre sur la note [Ehresmann & F eldbau 1941] le 4 juin ; celui de Paul L´ evy para ˆ ıt encore le 23 juin sur sa note [1941b]. – Le 4 ao ˆ ut, puis le 25 aoˆ ut, paraissent deux notes du g ´ eologue Y aacov Ben- tor (57) . Alors que la r` egle est « Note de M. Pr ´ enom Nom , pr´ esent ´ ee par M. Pr ´ enom Nom » et que le pr´ enom en entier est r´ eclam´ e sur de nombreux man uscrits don t les auteurs ont simplemen t fourni leur initiale (58) , c’est le con traire qui se passe ici, le pr´ enom est ra y´ e sur le manuscrit et remplac´ e par son initiale, les deux notes sont publi´ ees sous le nom de Y. Bentor , moins compromettant. – Le 17 nov em bre, le manuscrit de la note L a survie de souris, de lign´ ee et d’ˆ age diff´ er ents, apr` es une seule irr adiation totale p ar les r ayons X (59) , de « M me N. Dobr ol voska ¨ ıa-Za v adska ¨ ıa , M. S. V ´ er ´ etennikoff et M me M. R ozd ´ evitch » , auteurs auxquels, contrairemen t ` a la r ` egle ´ enonc´ ee ci-dessus et sans doute ` a cause de la longueur de leurs noms, on n’a pas demand´ e d’a jouter leurs pr ´ enoms, ce manuscrit est surmon t ´ e de la men tion manuscrite : Les auteurs sont-ils aryens ? – Le 1 er d ´ ecembre para ˆ ıt finalement, nous l’av ons vu, la note [Ehresmann 1941], qui attend depuis le 27 o ctobre, amput ´ ee du nom d’un de ses au- teurs. Il sem ble que fin 1941, tout ´ etait r´ egl ´ e et que plus aucun math ´ ematicien (ni aucun scientifi que) juif ne pouv ait publier ` a l’Acad´ emie des sciences. R emar que . Le paragraphe pr ´ ec´ edent con tien t tout ce que j’ai trouv ´ e dans les p o chettes de s´ eances. En particulier, je n’ai vu aucune indication que la censure ait v ´ erifi´ e que la d´ efinition de « juif » rapp el´ ee ici dans la note 9 s’appliquait. Quelques scien tifiques von t alors p enser ` a utiliser le « pli cachet ´ e » . Nous v errons P aul L´ evy le faire. C e sera aussi le cas des bio chimistes Jeanne L´ evy et Ernest Kahane (60) (leur note sur la bio chimie de la c holine et de ses d ´ eriv´ es, (57) Le g´ eologue Y aacov Bentor (1910–2002) sera plus tard un sp´ ecialiste de la Mer Morte et des ´ ev ´ enemen ts g´ eologiques dont la Bible a gard´ e trace, mais s’int ´ eresse ici aux volcans d’Auv ergne. (58) D’apr ` es W eil [1991, p. 106], c’est ` a cette r` egle que Bourbaki doit d’av oir ´ et´ e muni d’un pr ´ enom. (59) Je ne r´ esiste pas au plaisir de mentionner un des r´ esultats de ce trav ail : « les animaux de sexe mˆ ale se sont montr ´ es b eaucoup moins r´ esistants ` a l’irradiation totale que les animaux de sexe femelle [sic] » . (60) Jeanne L´ evy (1895–1993) a ´ et ´ e la premi` ere femme agr ´ eg ´ ee de m´ edecine ` a P aris (en 1934). Ernest Kahane (1903–1996) est un chimiste. Ils ont ´ ecrit ensemble plusieurs articles et un ouvrage sur le lait. T ous deux ´ etaient « de gauche » . 24 MICH ` ELE AUDIN parue dans la s´ eance du 6 nov em bre 1944, ´ etait conten ue dans un pli cac het ´ e d ´ ep os´ e le 10 juillet 1944). 3. Andr ´ e Blo c h, P aul L´ evy , Laurent Sc h w artz et F´ elix P ollaczek 3.1. Le cas d’Andr´ e Blo ch (1893–1948). Je renv oie ` a l’article [Cartan & F errand 1988] p our une biographie de ce math´ ematicien p eu ordinaire don t il suffit de rapp eler ici qu’apr ` es a v oir commis un triple assassinat, il a pass ´ e l’essen tiel de sa vie professionnelle enferm ´ e dans un hˆ opital psychiatr ique. Bien que sem blan t de ce fait coup ´ e du monde, il est rest´ e en contact a vec les math ´ ematiques, av ec certains math´ ematiciens et, apparemment av ec l’ac- tualit ´ e. D ` es le 30 d ´ ecembre 1940, il ´ ecrit ` a ´ Emile Picard la lettre suiv an te (rapp elons qu’en d´ ecembre 1940 et encore jusqu’` a la moiti ´ e de l’ann´ ee 1941, l’Acad ´ emie des sciences publie des notes d’auteurs juifs, Jacques F eldbau, Lauren t Sch w artz, Paul L´ evy ou d’autres) : Sain t-Maurice 31 d´ ecem bre 1940 Monsieur le secr´ etaire p erp´ etuel J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint une note, dans l’es- p oir qu’elle v ous para ˆ ıtra digne d’ ˆ etre accept ´ ee ` a l’Acad´ emie. In tentionnellemen t, j’ai laiss´ e un blanc apr` es le titre. Mais, si cela ne pr´ esente pas d’incon v ´ enient, vous p ouvez le remplacer par mon nom ; v ous pouvez aussi le remplacer par un nom fictif (Ren ´ e Binaud, par exemple) ou mˆ eme r´ eel, ` a votre guise. Je vous serais infiniment reconnaissan t, que l’impression de cette note doiv e ˆ etre rapide ou a journ´ ee, de bien vouloir — tout ` a fait exceptionnellement — me le faire conna ˆ ıtre, par un mot tr ` es court ; et je me conformerai ` a l’a venir, en ce qui concerne le sujet de ladite Note, aux indications qui p ourront r ´ esulter, ` a votre jugement ou ostensiblement, des circonstances dans lesquelles elle aura ´ et´ e publi ´ ee. Dans le cas o ` u elle ne p ourrait para ˆ ıtre, il y aurait lieu de la conserv er, sous pli ouvert, dans les arc hives de l’Acad´ emie. De toute mani ` ere, je serais tr ` es heureux d’ ˆ etre fix ´ e aussi tˆ ot que p ossible, afin de sa voir comment je dois organiser ma pro duction scien tifique. Av ec mes remerciemen ts an ticip ´ es, je v ous prie d’agr´ eer, Monsieur le Secr´ etaire P erp´ etuel, l’expression de mes senti- men ts resp ectueusement et profond´ emen t d´ evou ´ es. Andr ´ e Blo c h, 57 Grand’Rue Sain t-Maurice (Seine) PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 25 PS. Je n’ai pas b esoin d’a jouter que, depuis une quinzaine d’ann ´ ees et comme tout math´ ematicien s´ erieux, plus que ja- mais aujourd’hui, je n’´ enonce rien dont je ne sois ` a peu pr ` es s ˆ ur. Une erreur isol ´ ee p eut encore m’´ echapper, mais exception- nellemen t. C’est une lettre d´ elicate, allusive, tout ` a fait dans le ton de l’Acad´ emie des sciences, aucun mot excessif n’est explicit ´ e, m ˆ eme l’euph´ emisme « isra ´ elite » n’est pas utilis ´ e. ` A cette lettre, les secr ´ etaires perp´ etuels r ´ ep ondent, le 10 jan vier, par une lettre courte, l ´ eg` erement mensong` ere (Blo ch a-t-il vraimen t exprim ´ e un d´ esir ? ce d´ esir-l` a ?), et surtout pruden te : Monsieur, Nous av ons l’honneur de v ous accuser r ´ eception de la note que v ous v enez de nous adresser et qui sera ins´ er´ ee dans les Comptes rendus de l’Acad´ emie. Suiv an t le d´ esir que vous exprimez, elle le sera sous le pseu- don yme de Ren´ e Binaud. V euillez agr´ eer, Monsieur, l’assurance de nos meilleurs sen- timen ts. La note p orte sur une g ´ en´ eralisation d’un th´ eor` eme de Guldin. Et en effet, Blo c h a laiss ´ e le nom en blanc sur le manuscrit ; une premi` ere main a rempli le blanc par son vrai nom ; une autre a mis « Ren´ e Binaud » ; une troisi ` eme main, qui est celle de Picard, a a jout ´ e « p our les CR » . Quelques semaines plus tard, le 20 f´ evrier 1941, nouvelle lettre de Blo c h ` a Picard (61) accompagnan t l’en voi d’une nouvelle note. La lettre commence par des remerciements p our la publication de la note Binaud, elle est assez longue et con tien t b eaucoup de p olitesses, ainsi qu’une discussion de la p ossible originalit ´ e des r ´ esultats obtenus (Blo c h ne trav aille pas, rapp elons-le, dans un (61) La p ´ eriode don t il est question ici n’est pas la plus grande p ´ eriode cr´ eative de Blo ch. Il s’est fait conna ˆ ıtre notamment par des articles autour du th ´ eor` eme de Picard et de la r´ epartition des v aleurs d’une fonction analytique et semble av oir montr ´ e b eaucoup de d´ ef´ erence env ers ´ Emile Picard, qui ´ etait ` a l’´ ep o que, il faut le dire, un grand p ontife de la Science fran¸ caise. Il faut aussi noter ici que Picard a toujours ´ et´ e un catholique de droite, nationaliste et pra- tiquan t un antis ´ emitisme « ordinaire » , comme le mon tre ab ondamment sa corresp ondance a vec Lacroix (dossier Picard, arc hives de l’Acad ´ emie des sciences). Citons ici un passage d’une de ses lettres (datan t du 29 ao ˆ ut 1925) o ` u il est question de Blo c h : « Je v ois que tout est calme ` a l’Acad´ emie sauf les incartades de notre confr ` ere M. H. qui est un agit ´ e, presque aussi dangereux que son coreligionnaire M. B. de Charen ton » (M. H. d´ esigne Hadamard, M. B. de Charen ton, est Blo ch, intern ´ e ` a « Charenton » ). Un antis ´ emitisme ordinaire qui ne l’a pas emp ˆ ec h´ e de publier, en 1941, deux notes de Blo ch : c’est un « agit´ e » , un fou dangereux, c’est un juif, mais c’est un math´ ematicien ! 26 MICH ` ELE AUDIN institut dot´ e d’une biblioth ` eque) qu’il n’est pas indisp ensable de repro duire ici. Sain t-Maurice, 20 f´ evrier 1941 Illustre Ma ˆ ıtre, V euillez accepter mes plus vifs remerciements p our la lettre tr ` es aimable que vous av ez bien voulu m’adresser le mois der- nier ainsi que la publication de ma note de g ´ eom ´ etrie, d’une mani ` ere parfaite, en tˆ ete de l’ann´ ee actuelle. [...] Au sujet de la note que je soumets ci-con tre ` a votre juge- men t, se pose la question de la certitude, et aussi celle de la nouv eaut´ e. [...] En tˆ ete de la note, la men tion « Arithm ´ etique » me para ˆ ıt p our plusieurs motifs bien pr´ ef´ erable ` a celle de « Th´ eorie des nom bres » , et je supp ose que, quoique p eu usit´ ee (62) , elle p ourra ˆ etre mainten ue. Je souhaite aussi que le nouveau pseudonyme vous paraisse ad ´ equat. Il est en effet pr ´ ef ´ erable, puisque pseudonyme il y a, que les notes d’arithm´ etique ne paraissent pas sous le mˆ eme que celles de g´ eom ´ etrie ; j’aurais d’ailleurs diff´ erentes choses ` a vous dire ` a ce sujet, mais vous m’excuserez de ne pas insister. « Mar- cel Segond » ne pr´ esentera, je l’esp` ere, pas d’inconv ´ enien t ; ce nom propre est rare, et ne figure gu ` ere, je crois, qu’associ´ e ` a un autre. Dans le cas contraire, « Louis Lec han vre » , par exemple, un p eu moins idoine, p ourra encore conv enir. Enfin, tout en souhaitant ne pas vous imp ortuner, p ourrai- je vous rapp eler que je v ous ai adress ´ e il y a deux ans un ar- ticle « Sur les propri´ et´ es alg´ ebrico-diff´ erentielles des int ´ egrales ab ´ eliennes » suivi de deux addenda, et don t v ous av ez bien v oulu m’ ´ ecrire ` a cette ´ ep o que qu’il serait ins´ er´ e dans votre Bulletin. P eut-ˆ etre sa publication serait-elle malais´ ee dans les circonstances actuelles, mˆ eme sous un pseudon yme ; c’est ce don t je ne puis pas me rendre compte ; si elle dev ait av oir lieu, p eut-ˆ etre conviendrait-il p our les ´ epreuves de recourir ` a un in term´ ediaire ; non, au fait, puisque c’est v ous m ˆ eme ou v otre r´ edacteur qui vous en o ccup ez g´ en´ eralement. Quoi qu’il en soit, vous ˆ etes ` a mˆ eme de juger de la question. Si comme il para ˆ ıt vraisem blable, sa publication n’´ etait pas p ossible ou (62) W eil raconte dans [1991, p. 116] qu’` a Strasb ourg dans les ann´ ees 1930, le doy en refusa qu’il intitule un cours « arithm´ etique » parce que « cela sentait son ´ ecole primaire » . Les math ´ ematiciens utilisaient p ourtant ce mot dans son sens actuel au moins depuis le d´ ebut du si ` ecle, me pr´ ecise Catherine Goldstein. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 27 pas d ´ esirable p our le moment, je vous serais bien reconnais- san t de me le faire retourner et je le garderais p our une ´ ep o que ult ´ erieure ; je vous adresserais alors p eut-ˆ etre, peu de temps apr ` es, une note le r´ esumant. Encore une fois, en cette circons- tance, je m’en remets enti ` eremen t ` a votre jugement. V euillez agr´ eer, illustre Ma ˆ ıtre, av ec mes remerciements re- nouv el´ es, l’assurance de mes sentimen ts les plus sinc ` erement et resp ectueusemen t d´ evou ´ es. A. Blo c h On aura remarqu´ e que, toujours tr ` es raisonnable, Blo ch choisit Segond comme second pseudonyme. La note [Segond 1941a] est relue par ´ Elie Car- tan, accept´ ee, pr´ esent ´ ee le 17 mars et publi´ ee dans la s´ eance du 24 mars. Elle p orte sur des propri ´ et ´ es des d´ eveloppements d ´ ecimaux des nom bres rationnels, une des cons´ equences est le joli r´ esultat suiv ant (d ˆ u ` a Kronec ker [1857]) : un entier alg´ ebrique de mo dule inf´ erieur ou ´ egal ` a 1 dont tous les c onjugu ´ es ont la m ˆ eme pr opri´ et ´ e est une r acine de l’unit´ e . L’article don t Blo ch attend la parution dans le Bul letin des Scienc es math ´ ematiques , que publiait Picard n’est jamais paru (mˆ eme sous pseudo- n yme). Il est signal´ e comme ay an t ´ et´ e restitu ´ e ` a l’auteur dans la bibliographie de l’article [Cartan & F errand 1988]. Blo ch publie deux autres articles sous le nom de Marcel Segond, tous les deux dans le Journal de Math ´ ematiques pur es et appliqu´ ees , l’un [1941b] consacr ´ e ` a la prolongeabilit ´ e des solutions de certaines ´ equations diff ´ erentielles, le second [1942] pro che de la note de « Binaud » . Il ne faut pas prendre tr ` es au s´ erieux le d´ edoublement de Binaud-g ´ eom` etre/Segond-arithm´ eticien : il y a des th´ eor` emes ` a la Guldin sur le volume engendr´ e par une courb e gauc he tournant autour d’une droite, dans la note [Blo c h 1940] (sign´ ee Andr ´ e Bloch), dans la note [Binaud 1941] (sign ´ ee Ren´ e Binaud) et dans l’article [Segond 1942] (sign´ e Marcel Segond), ce dernier, ´ ecrit en f ´ evrier 1940, dit son auteur, faisant mˆ eme r ´ ef ´ erence ` a « la Note aux Comptes rendus du 27 mai » (sans nom d’auteur), c’est-` a-dire ` a [Blo ch 1940], une note sign ´ ee du nom d’Andr´ e Blo c h. On ne s’attendait sans doute pas ` a ce que les censeurs lisen t les articles. La conclusion de cette histoire est conforme ` a son commencement : l’enfer- memen t dans un hˆ opital psychiatrique, qui a ´ et´ e fatal ` a de nombreux malades et/ou intern ´ es p endan t l’Occupation nazie (voir par exemple [Bueltzingslo ewen 2006]), semble av oir pr´ eserv´ e Blo ch des rafles et des p ers´ ecutions antis ´ emites. Andr ´ e Blo ch a surv ´ ecu ` a l’Occupation (63) et, d ´ ecid ´ ement tr` es sens ´ e, il a pu- bli ´ e, d` es la Lib´ eration (la note para ˆ ıt dans la s ´ eance du 25 septem bre 1944 !) sous son vrai nom une note aux Comptes r endus [Blo ch 1944], dont il n’est (63) Il mourra de maladie en 1948. V oir [Cartan & F errand 1988]. 28 MICH ` ELE AUDIN pas imp ossible qu’elle soit le r´ esum´ e de l’article env o y ´ e ` a Picard qu’il envisage d’ ´ ecrire dans la lettre que nous venons de lire. 3.2. Le cas de Paul L´ evy (1886–1971). La « strat´ egie » de publica- tion (qu’il n’a p eut-ˆ etre pas p ens ´ ee en ces termes) de Paul L´ evy p endan t la p´ erio de concern ´ ee mon tre ` a la fois une vision tr ` es r´ ealiste de la situation et une grande inconscience. P ar exemple, juste av an t la guerre, ` a une ´ ep o que o ` u p eu de math´ ematiciens fran¸ cais publien t aux ´ Etats-Unis, il env oie un gros article [1940] ` a l’ Americ an Journal of Mathematics , inquiet de l’a v enir de l’Europ e, j’av ais en vo y ´ e le second aux ´ Etats-Unis [L ´ evy 1970, p. 121]. Les articles publi´ es p endant la p´ erio de de l’Occupation le sont – [L ´ evy 1940], ` a l’ Americ an Journal of Mathematics en 1940, article re¸ cu par le journal le 17 o ctobre 1939, – aux Comptes r endus en 1941 (puis en 1944), j’ai d ´ ej` a men tionn´ e la note [L ´ evy 1941b] du 23 juin 1941, je reviendrai plus bas sur celle de 1944, – [L ´ evy 1941a], au Bul letin des Scienc es math´ ematiques en 1941, il s’agit du tout premier fascicule de 1941, qui ne p orte pas de date (mais le pr ´ ec´ edent v aut p our aoˆ ut-septem bre-octobre 1940 et le suiv an t p our mars- a vril 1941), – [L ´ evy 1941d], au Bul letin de la So ci ´ et´ e math´ ematique de F r anc e en 1941, il s’agit de la publication tardiv e d’une conf ´ erence faite lors d’une r ´ eunion de la so ci´ et´ e le 6 d ´ ecem bre 1939, – [L ´ evy 1941c], aux A nnales de l’Universit´ e de Lyon en 1941, il s’agit encore d’une conf´ erence faite ` a la smf , section du sud-est, ` a Ly on le 25 jan vier 1941 (Paul L´ evy ´ etait sans doute ` a Lyon p our donner son cours ` a l’ ´ Ecole p olytec hnique qui y av ait ´ et´ e transf´ er´ ee), qui a ´ echapp ´ e ` a la publication dans le Bul letin de la So ci´ et ´ e math ´ ematique de F r anc e pour une raison que je ne connais pas, – [L ´ evy 1942a;b], ` a l’ Enseignement math ´ ematique (deux articles) en 1939– 40 (le volume est paru en 1942) dont le deuxi ` eme fait r´ ef´ erence ` a une conf ´ erence qui vien t d’av oir lieu, en juillet 1939 ` a Gen` eve, puis dans le v olume suiv an t de ce journal (dat´ e 1942–1950) [L´ evy 1942–1950], – aux Commentarii Mathematici Helvetici , un article [L ´ evy 1944a] re¸ cu le 1 er septem bre 1942, puis un autre [L´ evy 1944b] un an plus tard. – ` A cette liste d´ ej` a longue, il convien t d’a jouter un article [L´ evy 1940–45] que P aul L ´ evy a env o y ´ e le 15 a vril 1943 aux A nnales hydr o gr aphiques , pu- bli ´ ees par les services h ydrographiques de la marine, un endroit inattendu PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 29 et inhabituel p our un article de math´ ematiques (64) . Le volume n’est paru qu’en 1946. P aul L´ evy a v ´ ecu la p´ erio de de l’Occupation dans une semi-clandestinit´ e. Il sem ble s’ ˆ etre fait quelques illusions, s’ ´ etonnan t par exemple d’apprendre, en nov em bre 1943, qu’il n’est plus r ´ einv esti dans ses fonctions de professeur ` a l’ ´ Ecole p olytechnique depuis le mois d’avril et en particulier qu’on ne lui verse plus de salaire (lettre ` a F r´ echet (65) du 29 no v embre 1943 [L´ evy & F r´ echet 2004]). Il poss´ edait des faux papiers au nom de P aul Leng´ e, se faisait ´ ecrire sous le nom de P aul Piron c hez son gendre Rob ert Piron ` a Grenoble, mais n’a pas essay ´ e d’utiliser un pse udon yme p our publier ses articles. Il a r ´ eussi ` a garder des contacts ` a Gen ` eve, qui lui ont p ermis de publier deux articles ` a l’Enseignement math´ ematique en 1942 et deux autres ` a Commentarii en 1943 et 1944. Le 1 er juin 1943, dans une lettre ` a F r´ echet [L ´ evy & F r´ echet 2004], il ´ ecrit (confirman t l’interdiction de publication aux Comptes r endus ) : Le r´ esultat obtenu me para ˆ ıt assez imp ortant et, comme je ne p eux pas pr´ esenter en ce moment de Note ` a l’Acad´ emie, je v ous serais oblig´ e de conserv er la pr´ esente lettre. Il s’agit de la fonction al´ eatoire du mouvemen t brownien, X ( t ), d´ ej` a ´ etudi´ ee dans mon livre sur les v ariables al´ eatoires et dans mes deux m´ emoires de 1939, ainsi que par div ers sav ants ´ etrangers. [...] Finalemen t [...] on voit que Th ´ eor ` eme : L a natur e sto chastique de E est invariante p ar n ’imp orte quel le homo gr aphie. [...] Il s’agit d’un r´ esultat que P aul L´ evy v a utiliser dans un de ses articles suisses [1944b] et dont il a l’id ´ ee brillante de le r ´ ediger et de l’env o y er ` a l’Acad ´ emie... mais comme un pli cachet ´ e, qu’aucune loi n’emp ˆ eche l’Acad ´ emie de recev oir le 16 juin 1943, d’enregistrer sous le n um ´ ero 11904 et de conser- v er jusqu’au retour de jours meilleurs. Et en effet, le pli est ouvert d ` es le 23 o ctobre 1944 et, imm´ ediatement publi´ e, il devien t la note [1944c]. (64) Le journal est assez exotique pour que cet article ne soit recens´ e ni par Math. R eviews , ni par Zentr alblatt . J’ai trouv ´ e la r´ ef´ erence par hasard dans une liste de ses publications ´ etablie par Paul L ´ evy et conserv´ ee av ec certains de ses papiers dans un dossier par la biblioth` eque de Chev aleret. Si le journal n’est pas connu des revues de r´ ef´ erences math´ ematiques, il n’en existe pas moins, et l’article de Paul L´ evy y figure bien. (65) Maurice F r´ echet (1878–1973), qui a introduit les espaces m´ etriques en analyse fonction- nelle, est un ami et corresp ondant de longue date de Paul L ´ evy . 30 MICH ` ELE AUDIN Quan t ` a l’article suisse [1944b] dans lequel le r´ esultat est utilis ´ e, Paul L´ evy l’a en v oy ´ e ` a W avre p our les Commentarii le 23 ao ˆ ut 1943, apr ` es qu’il ait ´ et´ e refus ´ e par les A nnales de l’Universit´ e de Gr enoble . Il p eut sem bler ´ etrange, et surtout ´ etonnamment impruden t d’av oir env o y ´ e un article ` a ce journal en 1943, mais nous verrons que son gendre Laurent Sc hw artz en faisait autant ` a T oulouse — qui ´ etait p eut-ˆ etre moins exp os´ ee. R emar que (Sur les Annales de l’Univ ersit´ e de Grenoble) C’est un journal g ´ e n ´ eraliste (sciences et m ´ edecine). Ses v olumes 19 (1943) et 20 (1944) — ceux qui auraient pu accueillir [L´ evy 1944b] — ne con tiennent c hacun qu’un article de math´ ematiques — dans les deux cas, il s’agit d’un article de Brelot (66) . La r´ egion de Grenoble et av ec elle son universit ´ e, semblen t en effet av oir ´ et´ e serr ´ ees de pr ` es par les forces d’o ccupation, ` a cause des maquis de l’Is ` ere et des activit ´ es de la r´ esistance dans la r ´ egion, la ville et l’universit ´ e (67) ainsi que du grand nom bre de r´ efugi´ es que les montagnes accueillaien t. Dans la lettre du 29 no vem bre 1943 d´ ej` a cit´ ee [L ´ evy & F r´ echet 2004, p. 212], P aul L´ evy explique ` a F r´ echet : Apr ` es trois mois de vie errante, je suis ` a nouv eau install ´ e dans une maison o ` u j’esp ` ere passer l’hiver (68) . Grenoble, comme v ous devez le sa voir, est tr` es agit ´ e ; il y a constamment des inciden ts : attentats, sanctions, repr´ esailles. Ma famille a insist ´ e il y a trois mois p our que je ne reste pas au voisinage d’une ville si exp os´ ee, d’autant plus qu’´ etant connu comme je l’ ´ etais, je p ouv ais ˆ etre particuli` erement exp os´ e. La ville de Grenoble recevra la Croix de la Lib ´ eration, des mains de de Gaulle, le 5 nov em bre 1944. Il est assez ´ emouv an t, apr` es av oir lu les lettres de P aul L ´ evy , d’ouvrir le tout premier v olume des A nnales de l’Universit´ e de Gr e- noble qui para ˆ ıt apr` es la Lib´ eration. Pas seulement parce qu’il commence par une s´ erie d’articles n´ ecrologiques sur les cadres de l’universit ´ e morts p endant l’Occupation, mais surtout parce qu’il contin ue par des articles scientifiques, don t le premier est dˆ u ` a P aul L´ evy [1945] et a ´ et´ e r´ edig´ e, en 1944, ` a la de- mande du Directeur de l’Institut p olytechnique de Grenoble (c’est-` a-dire F ´ elix Esclangon, d ´ ej` a ` a ce p oste depuis 1941 — comme les autres journaux, celui-l` a (66) Marcel Brelot (1903–1987) ´ etait professeur ` a Grenoble et sera le v´ eritable cr´ eateur des Annales de l’Institut F ourier (v oir [Cho quet 1990]). (67) La r´ ealit´ e de la r´ esistance et de la collab oration dans cette institution est ´ evidemment n uanc´ ee, voir [Dereymez 1994]. (68) Il n’y a pas sur cette lettre d’indication du lieu d’o ` u elle a ´ et´ e ´ ecrite. Pour une fois, son auteur s’est montr ´ e prudent. PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 31 ne contien t aucune mention des noms de ses r´ edacteurs)... et dont le deuxi ` eme est d ˆ u ` a Laurent Sch w artz [1945]. R emar que (Sur le Bulletin de la So ci ´ et´ e math´ ematique de F rance) ` A la fois journal scientifique et organe de la so ci ´ et ´ e, le Bul letin publie des articles de recherc he et des informations sur la vie de la so ci ´ et ´ e (liste des mem bres a vec leurs adresses, ´ election de nouv eaux membres, comp osition du Conseil et du Bureau, et m ˆ eme parfois des expos´ es de math´ ematiques pr´ esent ´ es ` a telle ou telle de ses r´ eunions). P endant la p ´ erio de concern ´ ee, la liste des mem bres de la so ci ´ et´ e dispara ˆ ıt (prudence ´ el ´ ementaire). Pas celle des membres du conseil. Quant ` a la r ´ edaction, ce sont, tout simplemen t, les secr´ etaires qui r´ edigent. Bref, le Bul letin de la So ci ´ et´ e math´ ematique de F r anc e , p endant l’Occupation, c’est Henri Cartan. En 1941, le Bul letin publie a v ec un p eu de retard (mais sans doute juste ` a temps) des conf ´ erences donn´ ees par, notammen t, P aul L´ evy et Szolem Man- delbro jt (69) . Retour ` a F eldbau-Lab oureur. Henri Cartan est un ami de Jacques F eldbau, qu’il a conn u ` a Strasb ourg a v ant la guerre. Il v a l’aider, personnellement, lui et aussi sa famille, p endan t toute la dur´ ee de la guerre. L’affaire de la disparition de F eldbau de [Ehresmann 1941] a certainemen t ´ et´ e discut ´ ee par ´ Elie Cartan a vec son fils. L’id ´ ee de publier sous un pseudonyme, comme ´ Elie Cartan sav ait tr ` es bien que Blo ch le faisait, sans doute aussi (d’autant plus qu’Henri Cartan a v ait commenc´ e ses tra v aux math´ ematiques autour d’une conjecture d’Andr´ e Blo c h). Mˆ eme si ce n’est pas lui qui l’a sugg´ er´ e, Henri Cartan sav ait tr` es bien qui ´ etait Jacques « Lab oureur » lorsqu’il a publi´ e les deux notes [Lab oureur 1942; 1943] dans « son » journal. C’est d’ailleurs de ce nom que F eldbau signera le mot qu’il lui en v erra p our lui demander de prendre soin de sa famille lorsqu’il quittera Drancy p our Ausch witz (70) (v oir [Cerf 1995]) en octobre 1943. 3.3. Le cas de Lauren t Sc h w artz (1915–2002). Comme Jacques F eldbau, Lauren t Sc h wartz est alors un jeune math´ ematicien, il est n´ e en 1915, a fait son service militaire av ant la guerre, puis a fait la guerre. Enfin il se met ` a la rec herche p endant l’Occupation. Il publie alors – deux notes [1941a ; 1941b] dans le volume du premier semestre 1941 des Comptes r endus , (69) Szolem Mandelbro jt (1899–1983) a pass ´ e la dur´ ee de la guerre aux ´ Etats-Unis, nous l’a vons dit. (70) Henri Cartan a r´ eussi ` a env oy er des colis ` a F eldbau ` a Ausch witz. Lorsque les surviv ants des camps ont commenc´ e ` a rev enir en 1945, il a fait tout son possible pour collecter des informations et sav oir ce qu’il ´ etait adven u de F eldbau. V oir [Audin 2007] p our les sources de ces informations. 32 MICH ` ELE AUDIN – sa th` ese [1943b], souten ue le 9 jan vier 1943 ` a Clermon t-F errand et publi´ ee par les ´ editions Hermann, dont le directeur, F reymann, n’h ´ esitait pas, non seulemen t ` a publier la th` ese d’un math´ ematicien juif ` a P aris en 1943, mais m ˆ eme ` a affic her dans sa vitrine les œuvres d’Einstein (voir ce que raconte Sc hw artz lui-mˆ eme dans son livre [1997, p. 175]), – un c hapitre suppl´ ementaire [1943a] qu’il n’a pas inclus dans celle-ci et que publient les Annales de l’Universit ´ e de T oulouse , en 1943, elles aussi. Dans son livre [Sc h w artz 1997, p. 174], Sc hw artz signale cet « article compl ´ ementaire » sans autre commentaire. ` A la Lib´ eration, il ne p erdra pas b eaucoup de temps et env erra rapidement un court article [1944] au Bul letin de la So ci ´ et ´ e math ´ ematique de F r anc e , que celui-ci recevra le 31 o ctobre 1944. J’ai mentionn ´ e ci-dessus un article ult ´ erieur [1945]. R emar que (Sur les Annales de l’Univ ersit´ e de T oulouse) Il semble qu’ici, comme dans le cas du Bul letin et d’Henri Cartan, le rˆ ole du secr´ etaire a dˆ u ˆ etre d´ eterminant. Le secr´ etaire des A nnales de T oulouse , c’est Adolphe Buhl (71) . T ranquillement, Adolphe Buhl publie l’article [1943a] de Sch w artz dans son journal. Celui-ci ´ evoque les difficult ´ es de l’heure et le remercie : Comme je l’ai d ´ ej` a dit dans l’introduction de ma th` ese, et p our les mˆ emes raisons, je m’excuse ` a l’av ance des lacunes ou des erreurs bibliographiques, cons´ equences d’une do cumen ta- tion rendue difficile par les circonstances. Je tiens ` a exprimer toute ma reconnaissance ` a M. Buhl, qui s’est o ccup´ e de l’insertion de mon M´ emoire dans les pr´ esentes Annales. Adolphe Buhl ´ etait r ´ eput´ e un homme courageux et droit (voir [F ehr 1942– 1950]). Apr` es tout, nous l’av ons dit, la loi fran¸ caise n’interdisait pas aux juifs de publier des articles scien tifiques. Il est probable aussi que T oulouse ´ etait moins expos´ ee que Grenoble. P eut- ˆ etre aussi Sc h w artz ´ etait-il moins visible que Paul L ´ evy . Si le nom de P aul L´ evy av ait sans mal ´ et´ e identifi ´ e comme juif, ce n’´ etait p eut-ˆ etre pas le cas de celui de son gendre Laurent Sc h wartz, qui n’ ´ etait pas aussi connu ` a l’ ´ ep o que qu’il ne l’est aujourd’h ui. 3.4. Le cas de F´ elix P ollaczek (1892–1981). F´ elix P ollaczek, n´ e ` a Vienne en 1892, av ait p erdu son emploi ` a Berlin et quitt ´ e l’Allemagne apr` es l’ar- riv ´ ee des nazis au p ouv oir. Il a ensuite v ´ ecu en F rance, o ` u il a notamment pass ´ e la p ´ erio de de l’Occupation, mais je ne sais pr´ ecis´ ement ni o ` u ni dans quelles conditions (v oir le court article n ´ ecrologique [Cohen 1981]). T oujours (71) Adolphe Buhl (1878–1949) ´ etait professeur ` a l’universit ´ e de T oulouse et dirigeait aussi, a vec H. F ehr, l’ Enseignement math´ ematique (v oir [F ehr 1942–1950]). PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 33 est-il qu’il a publi´ e un article de math´ ematiques [1942] dans les A nnales de l’Universit ´ e de Lyon en 1942 (F ´ elix Pollaczek est un probabiliste bien conn u) et trois articles [1943a ; 1943b ; 1943c] de ph ysique (il ´ etait, av an t la guerre, ing ´ enieur consultant p our la So ci ´ et´ e d’´ etudes p our les liaisons t´ el´ ephoniques et t ´ el´ egr aphique ) dans les Cahiers de physique en 1943. R emar que (Sur les Annales de l’Univ ersit´ e de Lyon) Dans les A nnales de l’Universit´ e de Lyon , cit ´ ees ci-dessus, on a reconn u le journal a yan t accueilli l’article [L ´ evy 1941c]. Je ne sais pas qui ´ etaient les r´ edacteurs de ce journal, dont la section A publiait des articles de math ´ ematiques et d’astronomie, mais l’ ´ editeur commercial ´ etait Hermann. Outre [L´ evy 1941c] et [Pollaczek 1942], notons la pr ´ esence dans ce journal du premier article [Samuel 1942] du tout jeune Pierre Sam uel (n ´ e en 1921) don t l’en tr´ ee ` a l’ ens av ait ´ et´ e diff´ er´ ee apr` es sa r ´ eussite au concours... en 1940. R emar que (Sur les Cahiers de ph ysique) . Les Cahiers de physique a v aien t ´ et´ e fond´ es ` a Marseille en 1941 par Charles F abry (un des physiciens acad ´ emiciens r´ eput´ e « de gauche » d´ ej` a mentionn ´ e ci-dessus et un ami d’Henri Abraham), p our permettre aux ph ysiciens de la zone libre de publier leurs tra v aux. Parmi les noms des auteurs dont ce journal a accept ´ e et fait para ˆ ıtre des articles pendant l’Occupation, on aussi peut relever celui du physicien Th ´ eo Kahan, qui aurait sans doute fait tiquer le secr´ etaire de l’Acad´ emie des sciences. Ce qui semble confirmer qu’il n’´ etait pas imp ossible (au moins en zone sud, mais m ˆ eme apr ` es nov em bre 1942) ` a un r´ edacteur de publier les articles qu’il av ait d´ ecid´ e de publier. Conclusions et p ersp ectiv es Les (peu nom breux) math ´ ematiciens fran¸ cais qui ont v´ ecu la p ´ erio de de l’Occupation en F rance et ` a qui une application tr ` es rigoureuse des lois an- tis ´ emites de l’ « ´ Etat fran¸ cais » in terdisait de faire para ˆ ıtre leurs r ´ esultats (` a l’Acad ´ emie des sciences notamment), on t finalemen t trouv ´ e des journaux qui on t accept ´ e leurs articles. En affinan t cette remarque, on note que les journaux de la zone sud don t il a ´ et´ e question ( Annales de l’Universit´ e de T oulouse , An- nales de l’Universit´ e de Lyon , Cahiers de physique (72) ` a Marseille) ont publi´ e les articles de ces auteurs sous leur v´ eritable identit ´ e, alors que le Bul letin de la smf , publi ´ e ` a Paris, lorsqu’il l’a fait, l’a fait sous pseudonyme. Ces mani ` eres anormales de publier a eu p our effet d’empˆ echer le jeune to- p ologue Jacques F eldbau, mort en d´ ep ortation et qui donc n’´ etait plus l` a p our (72) Nous a vons not ´ e aussi la d´ etermination d’un group e de ph ysiciens ` a ne pas s’accommoder des lois antis ´ emites. 34 MICH ` ELE AUDIN con tinuer ` a faire a v ancer la th ´ eorie, d’ˆ etre reconn u p our son app ort ` a la top o- logie comme il aurait d ˆ u l’ˆ etre. Il s’agissait d’un jeune math´ ematicien essay an t de publier ses premiers r ´ esultats dans un domaine nouv eau, en pleine cr ´ eation, a vec une concurrence s´ erieuse de coll ` egues suisses, anglais et am ´ ericains qui tra v aillaien t, publiaient (et, tout simplemen t, viv aient) dans des conditions plus faciles. D’autres math ´ ematiciens fran¸ cais n’ont pas ´ eprouv´ e les m ˆ emes difficult ´ es ` a faire conna ˆ ıtre leurs tra v aux (ni mˆ eme ` a vivre). Certains on t v ´ ecu cette p ´ erio de aux ´ Etats-Unis (Chev alley , Hadamard, Mandelbro jt, W eil) et ont na- turellemen t publi ´ e dans des journaux am ´ ericains (73) . D’autres, bien que viv ant en F rance, ont pu contin uer ` a publier plus ou moins normalement, malgr´ e les difficult ´ es de la vie quotidienne. Parmi eux, plusieurs on t publi ´ e dans des jour- naux allemands, certains on t trouv ´ e des « accommo demen ts » a v ec la situation p olitique, quelques-uns c hoisissan t mˆ eme la collab oration. Le cas des prison- niers de guerre ou, plus exactement, les cas v ari ´ es des prisonniers de guerre (Lera y , P auc, Roger, Ville, ou d’autres) est (son t) aussi digne(s) d’int ´ er ˆ et. En pr´ eparant cet article, j’ai bien en tendu trouv ´ e des mat ´ eriaux sur ces questions aussi. Il est donc vraisemblable que j’en ´ etudierai certaines ult ´ erieurement. Les difficult´ es mat´ erielles et th´ eoriques son t b eaucoup plus grandes et ceci p our au moins deux raisons pas compl` etement disjointes : – la chape de silence (74) que la comm unaut ´ e math ´ ematique elle-m ˆ eme a d ´ ep os´ ee sur ces questions d` es apr ` es la Lib´ eration en a fait dispara ˆ ıtre une b onne partie de la m ´ emoire (en m ˆ eme temps que de nom breux do cumen ts on t sans doute ´ et´ e d ´ etruits) ; elle est p eut-ˆ etre encore trop lourde pour ˆ etre soulev´ ee, – car en effet, il n’est pas s ˆ ur qu’il soit encore aujourd’h ui tr` es facile de parler, en historien · ne, de fa¸ con rigoureuse et sereine, de la Collab oration — ` a prop os de coll` egues, de mem bres de notre p etit monde, et pas de criminels de guerre ! Je conclurai sur cette derni ` ere question, en rev enan t ` a la note 61 p our l’illus- trer par l’exemple du math ´ ematicien ´ Emile Picard, catholique r´ eactionnaire, (73) Dans Amer. J. of math. (Chev alley), Ann. of math. (Chev alley , Hadamard), Bul l. Amer. Math. So c. (Chev alley , Hadamard), Duke Math. J. (Mandelbro jt), T r ans. Amer. Math. So c. (Chev alley , Mandelbro jt, W eil). (74) Si les deux livres de souv enirs [Sc h wartz 1997 ; W eil 1991] de math´ ematiciens t ´ emoins de cette ´ ep o que dont nous disp osons nous ont donn´ e p eu de renseignements sur les questions en visag´ ees dans le pr´ esent article, ils en donnent encore moins sur ces autres questions. Il n’y a par exemple que deux allusions ` a un (m ˆ eme) math´ ematicien collab orateur dans [Sch wartz 1997, p. 152], mais il n’est pas nomm´ e (mˆ eme si identifiable). PUBLIER SOUS L’OCCUP A TION 35 profond ´ ement an ti-allemand, p´ etainiste (75) , presque collaborationniste (76) , don t un des r´ esultats concrets de l’accommodement av ec les lois antis ´ emites est la publication des notes d’Andr ´ e Blo c h, au tout d ´ ebut de 1941 il est vrai, mais Picard est mort le 11 d´ ecembre 1941 (au momen t de la disparition de F eldbau de la note [Ehresmann 1941])... Remerciemen ts. P our ce trav ail, j’ai d ˆ u consulter de nom breux articles pu- bli ´ es dans les ann ´ ees 1930 et 40, ainsi que d’autres parus plus r ´ ecemment dans les Cahiers du S´ eminair e d’histoir e des math´ ematiques . Je tiens ` a rendre hom- mage ici ` a l’exceptionnelle qualit´ e du trav ail de num ´ erisation r´ ealis´ e par l’ ums Ma thDoc dans son programme numdam , qui a rendu cette consultation fa- cile et agr´ eable. Je remercie le service des archiv es de l’Acad´ emie des sciences, en les per- sonnes de Florence Greffe, Claudine Pouret et surtout Christiane P av el et Pierre Leroi p our la gentillesse a v ec laquelle ils on t cherc h ´ e et sorti, puis rang´ e la b onne centaine de p o chettes que j’ai ouvertes p our r´ ealiser ce tra v ail. Je re- mercie aussi l’Acad´ emie des sciences p our l’autorisation de publier des extraits des deux lettres d’Andr´ e Blo ch et de celle d’ ´ Emile Borel (77) . T oute ma reconnaissance aussi ` a, par ordre alphab´ etique, – Catherine Goldstein pour ses critiques amicales d’une premi ` ere v ersion de ce texte, ses suggestions et aussi pour les r ´ ef ´ erences qu’elle m’a donn ´ ees et les informations qu’elle m’a aid ´ ee ` a trouver, – Mic hel Pinault (78) , qui m’a accompagn´ ee et guid´ ee lors de mes premi` eres visites aux arc hives de l’Acad´ emie des sciences, p our l’aide qu’il m’a ap- p ort ´ ee, les informations qu’il m’a donn ´ ees et les do cuments qu’il m’a comm uniqu´ es, la lettre du mbf ` a F ourneau repro duite au § 2 notamment, – Norbert Schappac her p our son aide, notammen t av ec les lettres de Hasse, et p our ses remarques sur une v ersion pr´ eliminaire de cet article, (75) Lettre ` a Lacroix, 11 juillet 1940, dossier Picard, archiv es de l’Acad ´ emie des sciences : « J’admire le Mar´ echal P´ etain » . (76) Lettre ` a Lacroix, 30 jan vier 1941 (exactemen t contemporaine de la publication de [Binaud 1941]), dossier Picard, archiv es de l’Acad´ emie des sciences : « P our le fond, je suis d’accord a vec Claude qu’une collab oration tr ` es g´ en´ erale av ec l’Allemagne est n´ ecessaire sous p eine d’un ´ ecrasement complet de la F rance pour un temps ind ´ efini ; collaboration accept ´ ee en princip e par le Mar´ echal ` a Mon toire [...] Mais ce qu’on p eut reprocher ` a Claude c’est la confusion entre la collab oration scientifique [...] et la collab oration ´ economique et p olitique [...] » (il est question ici de Georges Claude, unique mem bre de l’Acad ´ emie des sciences dont l’ ´ election sera annul ´ ee ` a la Lib´ eration p our faits de collab oration). (77) N’a yan t pas connaissance d’´ even tuels ay ants droit, ni d’Andr´ e Bloch ni d’ ´ Emile Borel, je n’ai pas demand´ e d’autre autorisation. (78) Mic hel Pinault est l’auteur du livre [Pinault 2000] sur F r´ ed ´ eric Joliot-Curie, indisp ensable p our la compr´ ehension du con texte des milieux scientifiques pendant l’ ´ ep o que concern´ ee. 36 MICH ` ELE AUDIN – Mic hel Zisman, surtout, dont l’article [1999] est l’une des origines de ce tra v ail et dont les encouragements m’ont ´ et ´ e pr´ ecieux, – Liliane Zweig p our son aide av ec le carton d’arc hives de P aul L ´ evy don t il est question dans la note 64. Enfin je remercie deux « anon ymes » qui ont ´ ecrit p our la rhm des rapports sur une version pr´ ec´ eden te de cet article, le math´ ematicien p our la p ertinence de ses remarques et p our ses utiles prop ositions d’am ´ elioration et l’historien des math´ ematiques p our sa suggestion de consid ´ erer le cas de F´ elix Pollaczek. Bibliographie A udin (Mich ` ele) [2007] Une histoir e de Jac ques F eldb au , 2007, en pr´ eparation. 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